‹ Théâtre completChapitre 46 sur 226 · GAST · texte numérisé non relu

GAST

Peut- être.

I HÉRÈSË.

Mors, vous croyez que monsieur Jossan est

mou amant?

GASTON

Mais non. mais non... Vous êtes une Tort honnête femme, je n'ai pas le moindre soupçon. Monsieur Jossan n'est pas votre amant, j'en suis certain. Il se contentera de vous épouser un an après notre divorce.. Et vous garderez mon (ils! Et vous l'élèverez très bien!... Je n'en doute pas.

THÉRÈSE

Que pouvez-vous me demander de plus?

G kSTI »N.

Vraiment! Et vous croyez que je ne souffrirai pas de voir mon lils élevé dans un luxe, dans une Opulence que, moi, je n'aurai pas pu lui procurer ! Et plus tard, quand j'aurai sombré dans mes affaires, car vous savez, je ne me fais pas d'illusions, je me connais, je connais Paris... Je suis un homme fichu, je suis un homme à l'eau... je ne m'en tirerai jamais... je suis destiné à tomber dans l.i position la plus misérable! Et alors, je

verrai- mon lils riche, et je n'aurais peut-être

pas d'autre ressource que d'aller lui demander

104 LA CHATELAINS

l'aumône. Et vous trouvez que c'est possible, que c'est juste! Et vous même, vous passeriez près de moi dans l'orgueil de votre beauté, de votre richesse, au bras de cet homme qui a tout cela, et j'en serais réduit à vous contempler respectueusement de loin!... Sacredieu ! rien que cette idée me fait bondir. Oh! je sais, fichtre bien, que ce ne sont pas là des sentiments d'une grande noblesse! Mais, je ne suis pas un homme héroïque, moi, je suis un homme quelconque, un homme ordinaire, avec mon caractère, mes passions et mes vices, et cela m'aigrit, cela m'enrage, que tant d'autres qui ne valaient pas mieux que moi, aient réussi, quand moi je ratais ma vie! C'est de la jalousie, c'est de l'envie, c'est tout ce que vous voudrez, mais c'est humain, vous entendez? c'est humain, humain!... Eh bien! je vous dis qu'en décidant notre divorce, il y avait entre nous certaines conventions tacites dont la première était que mon fils serait élevé de façon que je puisse continuer à le voir, sans souffrir dans mon amour et dans mon amourpropre de père... Ces conditions, vous les violez! vous les violez! et en mon àme et conscience je me crois le droit de ne plus tenir la promesse que je vous ai faite, la parole que je vous ai donnée... Enfin! dites-le... tenez, je vous défie de le dire... que nous sommes aujourd'hui dans les mêmes conditions qu'il y a un mois? Je vous en défie!

THÉRÈSE

Gaston, vous dites des choses folles ! Vous parlez do l'avenir et de ce que nous deviendrons l'un et l'autre. Est-ce que nous le savons ! Est-ce que vous le savez?... Est-ce que nous pouvons régler notre conduite sur des prévisions aussi vagues?... Non, non, occupons-nous de l'heure

Il III, BCKNI

présente. Elle est assez grave pour nous deux. Les raisons qui nous séparent sont, hélas! aussi fortes, aussi profondes aujourd'hui qu'hier. Que pouvons-nous espérer de nouveau et de meilleur, lorsque dix ans d'existence commune n'ont pu établir entre nous, je ne dirai pas l'amour, je ne dirai pas même L'amitié, mais la simple camaraderie, la simple habitude. Vous vous rappelé/ les premiers jours de notre mariage, et comme tout de suite nous nous sommes aperçus à quelle distance infranchissable nous étions l'un de l'autre. Pendant dix ans, dix Longues années, nous n'avons peut-être pas échangé un seul regard sincère. Nous avons eu un fils, vous êtes son jure, je suis sa mère, il n'est pas notre enfant. Séparons-nous, Gaston. Séparons-nous sans haine, mais séparonsnous comme deux êtres qui sont sûrs dorénavant de ne plus pouvoir produire à eux deux que de la sou lira nce.

GASTON

Mais croyez-vous que depuis que j'ai reçu votre Lettre, depuis que je suis au courant, je n'ai pas pensé à cela ? Je sais bien les torts que j'ai envers vous, je sais bien que c'est moi seul qui suis la cause de toui ce qui arrive... Et je me torture L'esprit pour y faire entrer cette idée de vous voir, vous et Jacques, beureux et riches, sans moi, devant mes yeux, sous mes veux... Eh bien ! vous entendez, je ne peux pas, je ne peux pas!... J'ai mon caractère, mon caractère, c'est-à-dire une force irrésistible qu'on a en soi, qui vous contraint ;i faire certaines choses, qui vous empêche d'en faire certaines autres. Et je vous jure que je ne peux pas.

Gaston, vous n'êtes pas un méchant homme pourtant. Vous ne me détestez pas, c'est impos-

HATELA1NE

siblo. Pourquoi me détecteriez- vous ? Qu'est-ce que je vous ai fait? Non, vous n'allez pas manquer à voire parole, aussi durement, aussi cruellement? Vous tiendrez voire parole, Gaston, j'en suis sûre.

GASTON

Je ne peux pas.

THÉRÈSE

Je ne vous parle pas de mes droits... Car enlin, je dois en avoir, après tout ce que vous m'avez fait, vous!... Je ne vous parle que d'humanité... nous sommes deux êtres en présence, à qui il suffit d'un peu de raison, de bonté, d'indulgence, pour cesser peut-être de souffrir, et nous nous acharnerions l'un sur l'autre... Ce serait insensé ! insensé !

GASTON, nvcc une espèce de honte.

Puisque je vous dis que je ne peux pas î que je ne peux pas! Si vous croyez que je suis heureux avec ce caractère-là?

THÉRÈSE

Il ne manquerait plus que ca ! Mais que voulezvous? Que voulez- vous à la fin?

('.ASTON

Je vais vous le dire. Je vais vous le dire et ne vous indignez pas, laissez-moi continuer, vous verrez... Je viens de traverser une très grosse crise, 1res douloureuse. Je suis 1res différent de ce que j'étais autrefois... Il y a certaines actions que je suis incapable de commettre aujourd'hui... Enfin, alitant je suis sur d'être un homme fini, aplati, si je reste seul, autant je crois qu'en donnant comme but à ma vie de reconstruire notre ménage, notre foyer, notre association, autant je crois que je peux encore refaire tout cela ! Allen-

\. i i: in, SCKN1 i

dez, attendez... Oui, il vous vient peut-être la pensée que c'est au momenl juste ou voua avez de fargenl que je vous parle ainsi...

Ah ! je n'y songeais guère.

«, iStON.

Mais l'argent que Vous avez, j<i n'y toucherai jamais, vous entendez, jamais, quoiqu'il arrive. 'il est à vous, il es! à notre entant... Vous me ['offririez, j«i le refuserais. De même, Jossan m'offriraU un million que je ne l'accepterais pas. El votis savez que ça c'est la vérité. Non, je veux me remonter par mes propres forces.. Je ,,,. vous demande qu'un peu d'abnégation et l'oubli des injures. Les torts que j'ai envers VOUS, je vous en fais mes excuses et je me repens. Ce repentir doit suffire à nous rendre désormais là vie commune supportable. Plus tard, quand vous maure/ vu triompher et reconstruire ce que j'ai détruit, vous me pardonnerez pins profondément. En attendant, suspendons les hostilités. Vous me jugerez à l'oeuvre.

Je vous répondrai ce que vous m'avez répondu tout à l'heure : Je ne peux pas, je vous jure que je ne peux pas. Vous me parlez d'argent, «I ciation, vous ne pensez qu'à von-. An! certes, si nous dous «'lions aimés un instant, je vous pardonnerais et j'oublierais. Mais pour que deux êtres suiVeul la même vie, s'il n'y a plus l'amour, il faut au moins qu'il reste le sillage de l'amour. Non, non, je ne peux pas, j<i ue peux pas.

OASK IN.

Thérèse, si vous refusez, si vous refusez, nous allons qous faire beaucoup de mai, je le sens.

10S LA CHATELAINE

THERESE

Vous m'en avez tellement fait! Vous ne pouvez pas m'en faire davantage.

GASTON

Je vous en conjure, acceptez, Thérèse, acceptez... Car moi, je ne céderai pas... Je ne parle pas, non plus, de mes droits, ni de la loi... Je m'en moque, je ne les connais pas... Je ne connais que mon caractère et mes passions !... Je n'ai peut-être pas le droit de vous garder ; vous obtiendrez peut-être le divorce un jour malgré moi... C'est possible... Mais tout ce qui est humainement possible aussi de faire pour empêcher ce divorce, je suis résolu à le faire. Je vous en préviens et je vous supplie encore de ne pas m'y contraindre.

THÉRÈSE

Vous ferez ce que vous voudrez J'ai pour moi ma conscience. J'ai accompli tous mes devoirs. Je me suis longtemps résignée. Vous n'avez jamais trouvé en moi une femme révoltée ou agressive. Ce n'est même pas à votre première faute, à votre premier outrage, que j'ai voulu briser notre union. Il a fallu des outrages cruels et répétés, des humiliations sans nombre, des douleurs cuisantes que je ne vous rappellerai pas, que vous ne nierez pas. Vous avez consenti au divorce tout de suite dès que le mot a été prononcé entre nous. Vous y avez consenti sans résistance, comme à une chose inévitable et juste. Et aujourd'hui vous venez me dire du Haut d'un égoïsme monstrueux : « Ça ne compte plus. » Mais non, ça compte! Je suis libre, je suis libre par vous! Cette liberté, je ne me la laisserai pas reprendre. Ma vie n'est plus à vous, elle est à moi, et j'en ai disposé. 11 ne fallait pas me la

k.CTE III. SCÈNES IV ET \ 109

laisser. Et maintenant, Gaston, au nom du ciel... laissez-moi... ces discussions sonl navrantes... oui... allez-vous-en. Attendons!... Faites ce qui vous plaira, mais ne nous disons plus <!«' paroles brutales, dangereuses el blessautes comme des coun^. Adieu !

rÀSTON

Adieu '.

Entre madame de La Baudière.

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