‹ Théâtre completChapitre 67 sur 226 · LA CHÂTELAINE · texte numérisé non relu

LA CHÂTELAINE

je me battrai, vous entendez? La mort de l'un de nous arrangera tout, mais il n'y a que ça, il n'y a que ca!...

JOSSAN.

Oh! c'est un bien gros mot, la mort!... On ne tue pas les gens avec cette simplicité. Moi, j'ai été blessé une fois là, et une fois là! (il désigne son bras et son avant-bras.) J'ai traversé une cuisse et j'ai piqué deux fois le bout des doigts à mes adversaires, ce qui leur a fait très» mal. Mais je n'ai jamais tué personne et je n'ai pour ainsi dire jamais été tué... Le seul duelliste vraiment dangereux, c'est le hasard... Celui-là extermine les gens au moment où ils s'y attendent le moins, mais dès qu'on veut faire ça soi-même, ça devient très difficile... Tiens; je le crois fichtre bien, que la mort de l'un de nous arrangerait tout, principalement pour celui qui mourrait; mais la légère piqûre à la main, qu'est-ce qu'elle arrangerait, la piqûre à la main?

GASTON

On aura mieux, soyez tranquille.

JOSSAN.

Outre que vous vous battriez très mal dans l'état où vous êtes... Vous vous imaginez que vous avez la rage au cœur; que vous m'en voulez mortellement... Mais non, ce n'est pas vrai. Ce n'est pas à moi que vous en voulez, c'est à vous, à vous seul !

GASTON

Taisez-vous ! Je vous défends de continuer. De quoi vous mêlez- vous?

JOSSAN.

Comment! De quoi je me mêle? Vous êtes prodigieux!... Vous venez vous jeter sur moi et

vous ne voulez paa que je résiste un peu.. , Allons,

Voyons, voyons... S'avancent vers lui. Je VOUa (lis

que voua êtes furieux oontre vous parce que voua voua êtee mi8 dana une position <j u i vous déplaît!... parce que vous ôtei tout de même un honnête homme e1 <i u«i voua savêa que vousavea commis un acte Indigne de vous...

Monsieur... je...

Ji iSS w

Et vous essayez de vous en tirer avec des gestes violents... Mais non, on ne s'en tire pas avec des gestes violents, ce serait trop commode!... Mais JS l<b connais votre caractère : je l'ai eu... oui, j'ai été comme vous un instant, autrefois. Quand j'ai vu que je me ruinais bêtement, quand j'ai eu conscience de la vie grotesque que je menais, ce n'est pas à moi que je m'en suis pris d'abord, c'est aux autres! J'ai eu là quelques heures où je me suia révolté, non contre mes sottises, mais contre l'humanité tout entière, contre ceux qui gagnaient quand je perdais, qui étaient heureux quand j'avais des remords, qui étaient sages quand j'étais fou! Mais comme je ne suis pas une brute, ni vous non plus d'ailleurs, je n'ai pas laissé longtemps la rancune et la haine fermenter en moi. J'ai sauvé ce qui me restait d'intelligence avec <-e qui me restait d<- volonté et j'ai fini par reconquérir à peu près l'une et l'autre. Voilà comment vous vous en tirerez, vous ne vous en

tirerez pas autrement. Il continue pendant que Gaston

n'agité <i<> pins en pins. Vous aurez beau vous traiter par l'illusion, voua figurer parles raisonnements les plus ingénieux que vous êtes dans votre droit, vous n'y et. -s pus... pas plus en oe qui concerne votre enfant qu'en ce qui concerne votre femme!...

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Votre enfant! mais si vous l'élevez tout seul, si vous continuez à torturer et à blesser sa mère, savez-vous ce qui arrivera? Un jour, il viendra lui demander des explications; je serai là, près d'elle... les explications, je les lui donnerai, et ce n'est pas elle qu'il condamnera, c'est vous... Ah çà! est-ce que vous croyez, au contraire, que si, moi, je l'élevais, votre fils, avec tout l'amour que j'ai pour sa mère, et l'amitié que j'ai déjà pour lui, est-ce que vous croyez, par hasard, que je lui apprendrais à vous mépriser? Qui supposezvous que je suis? Votre fils a un père, vous; il aurait un ami, moi ! Quel mal y a-t-il? Et quand il sera un homme, comme j'en aurai fait, je suppose, un être intelligent, il comprendra ce qui s'est passé... il sera indulgent pour les difficultés, les complications et les luttes de la vie... et rassurez-vous donc, il aura peut-être de vous une meilleure opinion que si vous l'aviez élevé vousmême.

GASTON, — un temps.

Tenez... j'aurais dû vous souffleter tout à l'heure...

JOSSAN.

Oui?... Eh bien? ça aurait été joli...

GASTON

Maintenant, il est trop tard... J'avais la surexcitation nerveuse nécessaire, je ne l'ai plus !... Soit ! Nous ne nous battrons pas. Nous lutterons sur un autre terrain. Vous ne me tenez pas encore et vous ne tenez pas encore madame de Rive, c'est moi qui vous le dis ! Car si je veux, je la garderai, vous entendez! Je n'ai qu'à m'en aller avec mon fils, et elle me suivra... Elle ne me suivra pas aujourd'hui, ni demain... mais elle finira par rentrer chez moi, elle y rentrera malgré

vous ! Elle ne m'aime pas, je ne l'aime pas, nous ne pouvons plus nous souffrir, mais elle rentrera chez moi. Et une fois au moins dans votre vie, vous n'aurez pas été L'éternel triomphateur ! Chacun son tour.

i* >SSAN, perdant peu à peu ton umg-froid.

Eh bien î moi, à mon tour, je vous dis en face que vous commettrez une lâcheté!... une lâcheté sans excuse! dont vous souffrirez autant que votre femme et autant que moi! Vous blessez, vous

torturez une créature exquise, à qui vous n'avez pas seulement à reprocher l'ombre d'une pensée mauvaise ! qui n'a pas un tort envers vous, pas un seul ! Vous faites le mal par haine et par envie; c'est l'action la plus dégradante. Et c'est moi maintenant qui veut me battre et qui me battrai.

GASTON

Ah ! ah ! vous avez donc des nerfs, vous aussi? Vous n'êtes plus l'homme maître de soi qui me donnait des leçons tout à l'heure? qui me dominait du haut de son calme et de sa raison ! Vous les connaissez enlin la colère et la souffrance !

JOSSAN.

Oui ! Et je vais essayer de vous supprimer.

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