‹ Théâtre completChapitre 122 sur 143 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

comme un rêve, et sachant encore rougir. S'il m'aimait, celui-là ! Allons donc ! clans ce monde-là, à vingt ans, on est déjà revenu de tout , et bientôt, si ce n'est déjà fait, il sera ce que sont les autres, un fat et un débauché. — Mais voyons un peu de son style, et à quelle divinité de l'Olympe il me compare pour la mettre galamment à mes pieds.

« Mademoiselle,

» Je suis allé avant-hier chez vous, et aussi hier, bien » décidé à vous ouvrir mon cœur. Chaque fois, j'ai eu le » bonheur d'être reçu par vous, et chaque fois, ayant l'occa- » sion si belle , toute ma volonté s'est trouvée impuissante » à me faire exprimer ce que je voulais vous dire.

» Je vous aime, mademoiselle ; voilà mon secret en trois » mots, et je n'ai même pas pu les écrire sans trembler.

» Maintenant que l'aveu est fait, je me présenterai chez » vous, et ce sera à vous de me dire si j'ai fait un rêve im- » possible. Mais point de raillerie, mon amour est sérieux; » point de coquetterie, j'en souffrirais trop. Soyez aussi » franche que moi, et parlez-moi comme je vous écris.

» Paul de Flagey. »

Voilà une lettre simple comme bonjour. Je ne suis là dedans ni déesse, ni même reine, et l'on n'y trouverait pas la moindre pointe ni le plus petit mot précieux. Singulier garçon ! Où donc a-t-il appris le monde, pour dire ainsi tout uniment les choses? — Fi! pas même du papier ambré. — Allons, cette fois, vous voilà condamnée , et puisque Rosine n'est plus ici pour vous défendre... (eii« déchire la îotire. ) Il m'aime cependant, je le crois; mais comment m'aime- t-il? S'il m'aimait comme je suis là,

sans fard, sans oripeaux, sans le piédestal de la scène et le mystère irritant des coulisses! C'est une épreuve à tenter, et je la tente. Tout à l'heure , je voulais vivre heureuse, et je voulais un mari? Voilà mon mari de tout à l'heure, et la •première page du roman que je feuilletais à part moi. Nous verrons bien ! Venez-y maintenant, monsieur de Flagey ; me voici prête à vous recevoir, et nous allons batailler de la bonne façon.

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