ACTE DEUXIÈxME
légalement la moitié de l'héritage de votre père, et j'ai discuté chiffre à chiffre. Je vous ai dit que, si je calculais tant, c'était parce que je voulais à ma fille toutes les facilités et toutes les joies de la vie, et c'était vrai. Je vous ai dit que c'était parce que l'argent c'est l'indépendance et qu'il me convenait que mon gendre fût maître de ne plaider que des causes justes, et c'était encore vrai. Mais ce qui était plus vrai que tout, c'est que je ne pouvais me résigner à me séparer de ma fille. Quand plus tard la même chose vous arrivera... — Non, cène sera pas la même chose. Moi, je n'avais qu'elle. Sa naissance avait tué sa mère. Pauvre femme ! elle avait voulu me suivre en Afrique où j'étais alors colonel. Le climat et les changements de garnison l'avaient épuisée. Ça n'aurait pas été meilleur pour l'enfant. Je la ramenai en France, et, ne voulant pas la quitter, je donnai ma démission. C'était un mauvais moyen de lui faire une dot : je me mis dans l'industrie. Son cher sourire me consolait de tout. Mon avancement a été de la voir grandir. Elle m'a connu tout de suite; à un an, elle ne voulait pas marcher, mais je me plaçais à l'autre bout du salon, et elle essayait pour moi. Elle avait sa chambre à côté de la mienne; avant de me coucher, j'y entrais et je la regardais dormir; je ramenais sa couverture sur ses pauvres petits bras nus, et je restais longtemps penché sur son berceau, m'enivrant de ses doux yeux fermés, de sa bouche entr'ouverte et de sa respiration égale. J'étais souvent bien fatigué de ma journée, et, quand elle me réveillait la nuit, j'étais très content. Le dimanche, je me levais tard pour (ju'on me l'apportât
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sur mon lit, et nous jouions ensemble. Et puis, elle a parlé. Je faisais tout ce qu'elle voulait, c'était gros comme le poing. Moi qui avais commandé, je vous assure que j'apprenais à obéir. J'étais plus bête qu'une mère! Quelquefois on me cherchait depuis une heure, et on nous trouvait tous les deux dans un coin habillant une poupée. J'avais des fureurs de l'embrasser; sa nourrice disait que je lui usais la peau et l'appelait mon souffre-caresses. Lorsqu'elle a été grande, je ne l'ai pas mise en pension, je n'avais pas envie de la voir une fois par semaine. Quand elle était malade...
— j'appelais sa mère! Et tout cela, dix-huit ans de vie à deux, de soins éperdus, d'adoration insensée, de terreurs pour une toux, de nuits de torture, de mépris du reste, tout cela pour qu'elle soit heureuse de s'en aller avec un autre et de me laisser seul !
LOUIS
Seul! Vous n'aviez qu'une fille, maintenant vous aurez aussi un fils.
LE COLONEL
Je n'aurai plus personne. Ah ! vous faites bien d'être un brave garçon, intelligent, irréprochable, bien né
— et riche! car, si vous m'aviez laissé un prétexte
— oui, un prétexte — pour vous refuser, je ne l'aurais pas manqué. — C'est égal, vous aurez la femme, mais moi, j'ai eu l'enfant et la jeune fille! — Ah! pourquoi fait-on entrer ici? J'avais dit pourtant...