‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 162 sur 459 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Songez-y donc, mad£,me, et pesez en vons-même Ce choix digne des soins d'un prince qni votis ai:nc, Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés. Digne de l'univers à qui vous vouj devez.

JDNIE.

Seigneur, avec raison je demeure étonnée.

Je me vois, dans le cours d'une même journée,

Comme une criminelle amenée en ces lieux ;

Et lorsque avec frayeur je parois h. vos yeux.

Que sur mon innocence à peine je me fie.

Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie.

J'ose dire pourtant que je n'ai mérité

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu'une fille

Qui vit presque en naissant éteindre sa famille,

Qui , dans l'obscurité nourrissant sa douleur.

S'est fait une vertu conforme à son malheur.

Passe subitement de cette nuit profonde

Dans un rang qui l'expose aux yeux de tout le monde.

Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté,

Et dont une autre enfin remplit la majesté 1

NÉRON

Je vous ai déjà dit que je la répudie * : Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie. N'accusez point ici mon choix d'aveuglement; Je vous réponds de vous; consentez seulement. Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire; Et ne préférez point à la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir, La gloire d'un refus sujet au repentir.

J 0 Jl I B.

Le ciel connoît, seigneur, le fond de ma pensée. Je ne me fiatte point d'une gloire insensée : Je sais de vos présents mesurer la grandeur; Alais plus ce rang sur moi répandroit de splendeuP, Plus il me feroit honte , et mettroit en lumière Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière,

SKRON.

C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin , Madame ; et l'amitié ne peut aller plus loin.

1 . La plus légère contradiction fait passer aabitement Néron de la gslanterîe à rincivilité. { QmomorJ

ÏCS BRITANNICUS.

Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère t La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère i Et pour Britannicus...

Il a su me toucher, Seigneur; et je n'ai point prétendu m'en cacher. Cette sincérité, sans doute, est peu discrète; Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète Absente de la cour, je n'ai pas dû penser. Seigneur, qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer. J'aime Britannicus. Je lui fus destinée Quand l'empire devoit suivre son hyménée : Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté, Ses honneurs abolis, son palais déserté, La fuite d'une cour que sa chute a bannie, Sont autant de liens qui retiennent Junie. Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs ; Vos jours toujours sereins cjuîent dans les plaisirs.* L'empire en est pour rous l'inépuisable source; Ou, si quelque chagrin en interrompt la course*. Tout l'univers, soigneux de les entretenir. S'empresse à l'effacer de votre souvenir. Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse, Il ne voit, dans son sort, que moi qui s'intéresse, Et n'a pour tout plaisir, seigneur, que quelques pleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

NÉRON

Et ce sont cm plaisirs et ces pleurs que j'envie. Que tout autre que lui me paieroit de sa vie. Mais je garde à ce prince un traitement plus doux : Madame , il va bientôt paroltre devant vous.

JUME.

Ah! seigneur! vos vertus m'ont toujours rassurée.

MéRON.

Je pouvois de ces lieux lui défendre l'entrée ;

Mais, madame, je veux prévenir le danger

Où son ressentiment le pourroit engager.

J" ne veux point le perdre : il vaut mieux que lui-même

1. £a œtirse pour le cours paraît un mot commandé par la ritco, et de plus présente an sens faux. La course des plaisirs exprime leui fuite rapide : 1« cours, au contraire , signifie leur durée.

(OBorrBOT.)

ACTB IL 960

Entende son arrêt de la bouche qu'il aime. Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux. De son bannissement prenez sur vous l'offense ; Et, soit par vos discours, soit par votre silence. Du moins par vos froideurs , faites-lui concevoir Qu'il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir.

JDNIE.

Moi! que je lui prononce un arrêt si sévère! Ma bouche mille fois lui Jura le contraire. Quand même jusque-là je pourrois me trahir, Mes yeux lui défendront, seigneur, de m'obéir.

NÉRON

Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame. Renfermez votre amour dans le fond de votre âme : Vous n'aurez point pour moi de langages secrets; J'entendrai des regards que vous croirez muets; Et sa perte sera l'infaillible salaire D'un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.

JCNIE.

Hélas! si j'ose encor former quelques souhaits. Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais !

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