‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 177 sur 459 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

NÉRO?ï, AGRIPPINE.

AGRIPPINE, s'asseyant.

Approchez- vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse, l'ignore de quel crime on a pu me noircir : De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir. Vous régnez : vous savez combien votre naissance Sntre l'empire et vous avoit mis de distance. Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés, Étoient même sans moi d'inutiles degrés. Quaud dp Britannicus la mère condamnée

ACTB IV.

Laissa de Caudius disputer l'hyménée,

Pari^ii tant de beautés qui briguèrent son choix.

Qui de ses affranchis mendièrent les voix ,

Je souhaitai son lit, dans la seule pensée

De vous laisser au trône où je serois placée.

Je fléchis mon orgueil ; j'allai prier Pallas.

Son maître, chaque jour caressé dans mes bras.

Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce

L'amour où je voulais amener sa tendresse.

Mais ce lien du sang qui nous joignoit tous deux

Écartoit Claudius d'un lit incestueux :

n n'osoit épouser la fille de son frère.

Le sénat fut séduit : une loi moins sévère

Mit Claude dans mon lit, et Rome à mes genoux.

C'étoit beaucoup pour moi, ce n'étoit rien pour vou».

Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille;

Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille :

Silanus, qui l'aimoit, s'en vit abandonné.

Et marqua de son sang ce jour infortuné.

Ce n'étoit rien encore. Çussiez-vous pu prétendre

Qu'uR jour Claude à son fils put préférer son gendrel

De ce même Pallas j'implorai le secours :

Claude vous adopta, vaincu par ses discours.

Vous appela Néron ; et du pouvoir suprême

Voulut , avant le temps , vous faire part lui-même.

C'est alors que chacun, rappelant le passé,

Découvrit mon dessein déjà trop avancé:

Que de Britannicus la disgrâce future

Des amis de son père excita le murmure.

Mes promesses aux uns éblouirent les yeux;

L'exil me délivra des plus séditieux;

Claude même, lassé de ma plainte éternelle,

Éloigna de son fils tous ceux de qui le zèle,

Engagé dès longtemps à suivre son destin ,

Pouvoit du trône encor lui rouvrir le chemio.

Je fis plus : je choisis moi-même dans ma suite

Ceux à qui je voulois qu'on livrât sa conduite ;

J'eus soin de vous nommer, par un contraire choii.

Des gouverneurs que Rome honoroit de sa voix ;

Je fus sourde à la brigue , et crus la renommée;

J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée.

Et ce même Sénèque, et ce même Burrhua,

•88 BRITANNICUS

Qui depuis... Rome alors estimoit leurs yertus.

De Claude en même temps épuisant les richesses,

Ma main, sous votre nom, répandoit ses largesse».

Les spectacles, les dons, invincibles appas.

Vous attiroient les cœurs du peuple et des soldat».

Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première,

Favorisoient en vous Germanicus mon père.

Cependant Claudius penchoit vers son déclin.

Ses yeux , longtemps fermés, s'ouvrirent à la fin i

Il connut son erreur. Occupé de sa crainte,

Il laissa pour son fils échapper quelque plainte.

Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis.

Ses gardes, son palais, son lit m'étoient soumis.

Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse;

De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse :

Mes soins, en apparence, épargnant ses douleurs.

De son fils, en mourant, lui cachèrent les pleurs.

n mourut. Mille bruits en courent à ma honte.

J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte;

Et tandis que Burrhus alloit secrètement

De l'armée en vos mains exiger le serment.

Que vous marchiez au camp , conduit sous mes auspices

Dans Rome les autels fumoient de sacrifices ;

Par mes ordres trompeurs tout le peuple excité

Du prince déjà mort demandoit la santé.

Enfin , des légions l'entière obéissance

Ayant de votre empire affermi la puissance.

On vit Claude; et le peuple, étonné de son sort.

Apprit en même temps votre règne et sa mort.

C'est le sincère aveu que je voulois vous faire t

Voilà tous mes forfaits. En voici le salaire :

Du fruit de tant de soins à peine jouissant

En avez-vous six mois paru reconnoissant ,

Que, lassé d'un respect qui vous gênoit peut-être.

Vous avez afi"ecté de ne me plus connoître.

J'ai vu Burrhus , Sénèque , aigrissant vos soupçons ,

De l'infidélité vous tracer des leçons ,

Ravis d'être vaincus dans leur propre science.

J'ai vu favorisés de votre confiance

Othon, Sénécion, jeunes voluptueux.

Et de tous vos plaisirs flatteurs respectuean

Et lo'i^que, vos mépris excitant mes murmures,

ACTB IV. 287

Je Yous ai demandé raison de tant d'injures, (Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu) Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu. Aujourd'hui je promets Junie à votre frère ; Ils se flattent tous deux du choix de votre mère t Que faites-vous? Junie , enlevée à la cour. Devient en une nuit l'objet de votre amour; Je vois de votre cœur Octavie effacée.

Prête à sortir du lit où je l'avois placée; Je vois Pallas banni , votre frère arrêté ; Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté : Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies. Et lorsque, convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me voir que pour les expier, C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.

NÉROIf.

Je me souviens toujours que je vous dois l'empire;

Et, sans vous fatiguer du soin de le redire,

Votre bonté, madame, avec tranquillité

Pouvoit se reposer sur ma fidélité.

Aussi bien ces soupçons, ces plaintes assidues.

Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues

Que jadis, j'ose ici vous le dire entre nous.

Vous n'aviez, sous mon nom, travaillé que pour vous.

« Tant d'honneurs, dtsoient-ils , et tant de déférences,

a Sont-ce de ses bienfaits de foibles récompenses?

« Quel crime a donc commis ce fils tant condamné?

« Est-ce pour obéir qu'elle l'a couronné?

« N'est-il de son pouvoir que le dépositaire? •

Non que , si jusque-là j'avois pu vous complaire,

Je n'eusse pris plaisir, madame , à vous céder

Ce pouvoir que vos cris sembloient redemander;

Hais Rome veut un maître, et non une maîtresse.

Vous entendiez les bruits qu'excitoit ma foiblesse t

Le sénat chaque jour et le peuple , irrités

De ft'ouir par ma voix dicter vos volontés,

Publioient qu'en mourant Claude avec sa puissance

M'avoit encor laissé sa simple obéissance.

Vous avez vu cent fois nos soldats en courroux

Porter en murmurant leurs aigles devant vous^

Honteux de rabaisser par cet indigne usage

Les héros dont encore elles portent l'innuie.

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route autre se seroit rendue à leurs discours;

Vlais, si vous ne régnez, vous vous plaignez toujour?.

\vec Britannicus contre moi réunie,

»'ou8 le fortifiez du parti de Junie;

Et la main de Pallas trame tous ces complots.

Et, lorsque malgré moi j'assure mon repos.

On vous voit de colère et de haine animée.

Vous voulez présenter mon rival à l'armée :

Déjà jusques au camp le bruit en a couru.

ACniPPlNE.

Moi, le faire empereur? Ingrat! l'avez-vous cru?

Quel seroit mon dessein? qu'aurois-je pu prétendre?

Quels honneurs dans sa cour, quel rang pourrois-i': attendre?

Ah! si sous votre empire on ne m'épargne pas,

Si mes accusateurs observent tous mes pas.

Si de leur empereur ils poursuivent la mère,

Que feiois-je au milieu d'une cour étrangère?

Ils me reprocheroient, non des cris impuissants,

Des desseins étouiïés aussitôt que naissants.

Mais des crimes pour vous commis à votre vue.

Et dont je ne serois que trop tôt convaincue.

Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours;

Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours :

Dès vos plus jeunes ans , mes soins et mes tendresses

N'ont arraché de vous que de feintes caresses.

Rien ne vous a pu vaincre ; et votre dureté

Auroit dû dans son cours arrêter ma bonté.

Que je suis malheureuse! Et par quelle infortune

Faut-il que tous mes soins me rendent importune !

Je n'ai qu'un fils. G ciel! qui m'entends aujourd'hui,

T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui?

Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenu;

J'ai vaincu ses mépris; j'ai détourné ma vue

Des malneurs qui dès lors me furent annoncés ;

J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez , c'est assez

Avec ma liberté , que vous m'avez ravie ,

Si vous la souhaitez , prenez encor ma vie ,

Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité

Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.

NERON

Hé bien donc, prononcez. Que voulez-vous qu'on fasse

ACTB IV. za

AGRIPPINB.

De mes accusateurs qu'on punisse l'audace^

Que de Britannicus on calme le courroux;

Que Junie à son choix puisse prendre un époux;

Qu'ils soient libres tous deux, et que Pallas demeure;

Que vous me permettiez de tous voir à toute heure;

(Apercevant Biirrhas dans le fond du théâtre.) Que ce même Burrhus , qui nous vient écouter, A votre porte enfin n'ose plus m'arrêter.

NÉRON

Oui, madame. Je veux que ma reconnoissance

Désormais dans les coeurs grave votre puissance;

Et je bénis déjà cette heureuse froideur,

Qui de notre amitié va rallumer l'ardeur.

Quoi que Pallas ait fait, il suffît, je l'oublie;

Avec Britannicus Je me réconcilie ;

Et, quant à cet amour qui nous a séparés.

Je vous fais notre arbitre, et vous nous Jugerez.

Allez donc , et portez cette joie à mon frère.

Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mère*.

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