‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 210 sur 459 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

Que la gloire du moins soutienne nos douleurs i Et que tout l'univers reconnoisse sans peine Les pleurs d'un empereur et les pleurs d'une reine. Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer.

BÉIléNICE.

4h! cruel! est-il temps de me le déclarer? Qu'avez-vous fait? Hélas! je me suis crue aimée; Ah plaisir de vous voir mon âme accoutumée Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois Quand je vous l'avouai pour la première fois? A quel excès d'amour m'avez-vous amenée! Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée, • Où vas-tu t'engager, et quel est ton espoir? ■ Ne donne point un cœur qu'on ne peut recevoir. • Ne l'avez-vous reçu , cruel , que pour le rendre Quand de vos seules mains ce cœur voudroit dépendre Tout l'empire a vingt fois conspiré contre nous. 11 étoit temps encor : que ne me quittiez-vous ? Mille raisons alors consoloient ma misère : Je pouvois de ma mort accuser votre père, Le peuple, le sénat, tout l'empire romain, Tout l'univers, plutôt qu'une si chère main. Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée, M'avoit à mon malheur dès longtemps préparée. Je n'aurois pas, seigneur, reçu ce coup cruel Dans le temps que j'espère un bonheur immortel. Quand votre heureux amour peut tout ce qu'il désire. Lorsque Rome se tait, quand votre père expire, Lorsque tout l'univers fléchit à vos genoux , Enfin quand je n'ai plus à redouter que vous.

TITUS

Et c'est moi seul aussi qui pouvois me détruire. Je pouvois vivre alors et me laisser séduire : Mon coeur se gardoit bien d'aller dans l'avenir Chercher ce qui pouvoit un jour nous désunir. Je voulois qu'à mes vœux rien ne fût invincible, le n'examinois rien , j'espérois l'impossible. Que sais-je? j'espérois de mourir à vos yeux , Avant que d'en venir à ces cruels adieux. Les obstacles sembloient renouveler ma flamme. Tout l'empire parloit : mais la gloire, madame. Ne s'étoit point eacor fait entendre à mon cœur

ao

350 BÉRÉNICE

Du ton dont elle parle au cœur d'un empereur. Je sais tous les tourments où ce dessein me livre : Je sens bien que sans vous je ne saurois plus vivre, Que mon cœur de moi-même est prêt à s'éloigner; Mais il ne s'agit plus de vivre , il faut régner.

BÉRÉNICE

Hé bien ! régnez , cruel , contentez votre gloire : Je ne dispute plus. J'attendois, pour vous croire, Que cette même bouche , après mille serments D'un amour qui devoit unir tous nos moments, Cette bouche, à mes yeux s'avouant infidèle. M'ordonnât elle-même une absence étemelle. Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu. Je n'écoute plus rien : et, pour jamais, adieu... Pour jamais! Ah! seigneur: songez- vous en vous-mêm Combien ce mot cruel est affreux quand on aime? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ; Qufc le jour recommence, et que le jour finisse, Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice , Sans que, de tout le jour, je puisse voir Titus î Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus! L'ingrat, de mon départ consolé par avance, Daignera-t-il compter les jours de mon absence? Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.

TITUS

Je n'aurai pas, madame, à compter tant de jours : Tespëre que bientôt la triste renommée Vous fera confesser que vous étiez aimée. Vous verrez que Titus n'a pu, sans expirer...

BÉRÉNICE

Ah ! seigneur ! s'il est vrai , pourquoi nous séparer? le ne vous parle point d'un heureux hyménée. Rome à ne plus vous voir m'a-t-elle condamnée? Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez?

TITUS

Hélas ! vous pouvez tout , madame : demeurez :

le n'y résiste point. Mais je sens ma foîblesse :

Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse ,

Et sans cesse veiller à retenir mes pas.

Que vers vous à toute heure entraînent vos appas.

due dis-Je ! En ce moment mon cœur, hors de lui>môme,

ACTB IV. gS]

S'oublie, et se souvient sealement qu'il voas aime.

BÉR^MCE.

Hé bien ! seignenr, hé bien ! qu'en peut-il arriver? Voyez- vous les Romains prêts à se soulever?

TITUS

Et qui sait de quel œil ils prendront cette injure? S'ils parlent , si les cris succèdent au murmure , Faudra-t-il par le sang justifier mon choix? S'ils se taisent, madame, et me vendent leurs lois, A quoi m'exposez-vous ? Par quelle complaisance Faudra-t-il quelque jour payer leur patience? Que n'oseront-ils point alors me demander? Main tiendrai -je des lois que je ne puis garder?

BénéMCE.

Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice !

TITOS.

Je les compte pour rien ! Ah ciel ! quelle injustice !

BénéNiCB.

Quoi ! pour d'injustes lois que vous pouvei changer. En d'éternels chagrins vous-même vous plonj^er! Rome a ses droits, seigneur : n'avez-vous pas les vôtres? Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres? Dites, parlez.

TITOS.

Hélas ! que vous me déchirez I

BÉRÉNICE

Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez!

TITtS.

Oui, madame, il est vrai, je pleure, je soupire. Je frémis. Mais enfin, quand j'acceptai l'empire, Rome me fit jurer de maintenir ses droits : Je dois les maintenir. Déjà, plus d'une fois, Rome a de mes pareils exercé la constance. Ah ! si vous remontiez jusques à sa naissance. Vous les verriez toujours à ses ordres soumis : L'un , jaloux de sa foi , va chez les ennemis Chercher, avec la mort , la peine toute prête ; D'un fils victorieux l'autre proscrit la tête ; L'autre avec des yeux secs, et presque indifférents, Voit mourir ses deux fils, par son ordre expirants. Malheureux ! mais toujours la patrie et la gloire Ont parmi les Romains reniDorté la victoire.

Kï BéRÉNICB-

Je Bais qu'en vous quittant le malheureux Titua

Passe l'austérité de toutes leurs vertus ;

Qu'elle n'approche point de cet effort insigne;

Mais, madame, après tout, me croyez-vous indigne

De laisser un exemple à la postérité ,

Qui, sans de grands efforts, ne puisse être imitét

BéRÉMCR.

Non , je crois tout facile à votre barbarie :

Je vous crois digne, ingrat, de m'arracher la vie.

De tous vos sentiments mon cœur est éclairci.

Je ne vous parle plus de me laisser ici ;

Qui? moi, j'aurois voulu, honteuse et méprisée,

D'un peuple qui me hait soutenir la risée?

J'ai voulu vous pousser Jusques à ce refus!

C'en est fait, et bientôt vous ne me craindrez plus.

N'attendez pas ici que j'éclate en injures,

Que j'atteste le ciel , ennemi des parjures ;

Non : si le cieî encore est touché de mes pleurs.

Je le prie, en mourant, d'oublier mes doiiieurs.

Si je forme des vœux contre votre injustice ,

Si, devant que mourir, la triste Bérénice

Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur,

Je ne le cherche, ingrat, qu'au fond de votre cœur.

Je sais que tant d'amour n'en peut être effacée;

Que ma douleur présente, et ma bonté passée ,

Mon sang, qu'en ce palais je veux même verser,

Sont autant d'ennemis que je vais vous laisser :

Et, sans me repentir de ma persévérance.

Je me remets sur eux de toute ma vengeance.

Adieu.

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