SCENE VII
TITDS, BÉRÉNICE, ANTIOCHUS.
TITt».
Venez, prince, venez. Je vous ai fait chercher. Soyez ici témoin de toute ma foiblesse ; Voyez si c'est aimer avec peu de tendresse. Jagez-nous.
ANTIOCHUS
Je erols tout : Je vous connois tous deux. Mais connoisscz vous-même un prince niallieureux. Vous m'avez honoré, seigneur, de votre estime; Et moi , Je puis ici vous le Jurer sacs crime, A vos plus chers amis J'ai dispotd C3 rang; Je l'ai disputé même aux dépens de mon sang. Vous m'avez malgré moi confié, l'un et l'autre, La reine, son amour, et vous, seigneur, le vôtre La reine qui m'entend peut me désavouer; Elle m'a vu toujours ardent à vous louer, Répondre par mes soins à votre confldeoca. Vous croyez m'en devoir quelque reconnoissance i Uais le pourriez- vous croire, en ce moment fatalt Qu'un ami si fidèle étoit votre rirait TITO S.
lion rirai 1
Ai%Tiocnus.
II est temps que je vous éclaircisse.
Oui , seigneur, j'ai toujours adoré Bérénice. Pour ne la plus aimer J'ai cent fois combattu! Je n'ai pu l'oublier; au moms je me suis tû. De votre changement la flatteuse apparence M'avoit rendu tantôt quelque foible espérance : Les larmes de la reine ont éteint cet espoir. Ses yeux, baignés de pleurs, demandoient à vous voir < Je suis venu , seigneur, vous appeler moi-même ; Vous êtes revenu. Vous aimez, on vous aime; Vous vous êtes rendu : Je n'en ai point douté. Pour la dernière fois je me suis consulté; J'ai fait de mon courage une épreuve dernière ; Je viens de rappeler ma raison tout entière : Jamais je ne me suis senti plus amoureux.
*B BâRÉNICB.
n faut d'autres efforts pour rompre tant de nœuds Ce n'est qu'en expirant que je puis les détruire; J'y cours. Voilà de quoi j'ai voulu vous instruire. Oui, madame, vers vous j'ai rappelé ses pas: Mes soins ont réussi , je ne m'en repens pas. Puisse le ciel verser sur toutes vos années Mille prospérités l'une à l'autre enchaînées I Ou , s'il vous garde encore un reste de courroux Je conjure les dieux d'épuiser tous les coups Qui pourroient menacer une si belle vie , Sur ces jours malheureux que je vous sacrifie.
BÉRéNiCE, se levant.
Arrêtez, arrêtez! Princes trop généreux, En quelle extrémité me jetez-vous tous deux ! Soit que je vous regarde, ou que je l'envisage. Partout du désespoir je rencontre l'image , Je ne vois que des pleurs, et je n'entends parler Que de trouble, d'horreurs , de sang prêt à couler.
(A Titu«.) Mon cœur vous est connu , seigneur, et je puis dire Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'empire : La grandeur des Romains, la pourpre des Césars, N'ont point, vous le savez , attiré mes regards. J'aimois, seigneur, j'aimois, je voulois être aimée. Ce jour, je l'avouerai , je me suis alarmée : J'ai cru que votre amour alloit finir son cours. Te connois mon erreur, et vous m'aimez toujours. Votre cœur s'est troublé, j'ai vu couler vos larmes : Bérénice, seigneur, ne va»t point tant d'alarmes, Ni que par votre amour l'univers malheureux. Dans le temps que Titus attire tous ses vœux , Et que de vos vertus il goûte les prémices. Se voie en un moment enlever ses délices. Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour, Vous avoir assuré d'un Téritable amour.
Ce n'est pas tout: je veux, en ce moment funept(\ Par un dernier effort couronner tout le reste : Je vivrai, je suivrai vos ordr s absolus. Adieu, seigneur, régnez: je ne vous Terrai plus.
(A AntiocfauB.)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même Que je ne consens pas de quitter ce que j'aime
Pour aller loin de Rome écouter d'autres vœux.
Vivez , et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite :
Je l'aime. Je le fuis; Titus m'aime, il me quitte;
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu. Servons tous trois d'exemple à l'univers
De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m'attend. Ne suivez point mes pas.
(A Titas.) Pour la dernière fois, adieu, seigneur.
ANTIOCHCS.
Hélas»!
1. (^ue de beautés dedétaill et quel charme inexprimable rdgne presque toujours dans la diction! Pardonnons à Corneillu de n'avoir jamais connu cette pureté ni cette élégance. Maiscommeutse peut-il faire que personne, depuis Racine, n'ait approché de ce style an chanteur? Bst-ce on don d<j la nature? Est-ce le fruit d'untravai assidu? C'est l'efifet de l'un et de l'autre. Il n'est pas étonnant que personne ne soit arrivé à ce point de perfection ; mais il l'est quele public ait depuis applaudi avec transport à des pièces qui à peine étaient écrites en français, dans lesquelles il n'y avait ni connaissanc« du cœur faomain, ni bon sens, ni poéaie. (Yoltaikx.)
FIN DB OiltâMIOB.
BAJAZET
TRAGÉDIE
PREMIÈRE PREFACE
IW *
Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans lacune histoire imprimée, il est pourtant très-véritable. Cest une aventure arrivée dans le sérail , il n'y a pas plus de trente ans. M. le comte de Cézy étoit alors ambassadeur à Constantinople. Il fut instruit de toutes les particularités de la mort de Bajazet; et il y a quantité de personnes à la coar qui se souviennent de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France. H. le chevalier de Nantooillet est du nombre de ces personnes , et c'est à lui qu6 ]e suis redevable de cette histoire, et même du dessein que J'ai pris d'en former une tragédie. J'ai été obligé pour cela de changer quelques circonstances ; mais comme ce changement n'est pas fort considérable. Je ne pense pas aussi qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. La principale chose à quoi Je me suit attaché, c'a été de ne rien changer ^i aux mœon ni aux coutumes de la nation; et J'ai pris soin de ne rien avancer qui ne f&t conforme à l'histoire des Turcs et à la nouvelle Relation de l'empire ottoman , que l'on a traduite de l'anglois. Surtout Je dois beaucoup aux tvls de M. de La Haye, qui a en la bonté de m'éclaircir sur toutes les difficultés que Je lui ai proposées.
1. Cette préface eat celle que Racine mit en tôte de la première édition de U tragédie de Bajazet, imprimée séparément, et publiée le SO février 1672, aix temainea après !a première repréeentattoa.
SECONDE PRÉFACE
Saltan Amurat, ou sultaa Morat', empereur des Turcs, celui qui prit Babylone en 1638, a eu quatre frères. Le premier, c'est à savoir Osman , fut empereur avant lui, et régna environ trois ans, au bout desquels les janissaires lui dtèrent l'empire et la vie. Le second se nommoit Orcan. Amurat, dès les premiers jours de son règne, le fit étrangler. Le troisième étoit Bajazet, prince de grande espérance : et c'est lui qui est le héros de ma tragédie. Amurat, ou par politique, ou par amitié, l'avoit épargné jusqu'au siège de Babylone. Après la prise de cette ville, le sultan victorieux envoya un ordre à Constantinople pour le faire mourir : ce qui fut conduit et exécuté à peu près de la manière que je le représente. Amurat avoit encore un frère, ^qui fut depuis le sultan Ibrahim, et que ce même Amurat négligea comme un prince stupide, qui ne lui donnoit point d'ombrage. Sultan Mahomet, qui règne aujourd'hui, est &ls de cet Ibrahim, et par conséquent neveu de Bajazet.
Lss particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée. M. le comte de Cézy étoit ambassadeur à Constantinople lorsque cette aventure tragique arriva dans le sérail. Il fut instruit des amours de Bajazet et des jalousies de la sultane ; il vit mCme plusieurs
l. Amuràl IV. eurnommé l'fntrépide, El* d'Achmet I", salué emperear au mois de septembre 1S''^3, à l'Age de quinze ans. Il mourut i qiurant»-daux , de* tuitcM do ses débauches, le 8 février 1640.
SECONDB PRÉPACB. 80»
fols Bajazet, à qui on permettoit de se promener quelquefois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noirs. M. le comte de Cézy disoit que c'étoit un prince de bonne mine. Il a écrit depuis les circonstances de sa mort : il y a encore plusieurs personnes de qualité qui se souviennent de lui en avoir entendu faire le récit lorsqu'il fut de retour en France.
Quelques lecteurs pourront s'étonner qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente; mais je n'ai rien vu dans les règles du poëme dramatique qui dût me détourner de mon entreprise. A la vérité, je ne conseillerois pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci , si elle s'étoit passée dans le pays où 11 veut faire représenter sa tragédie ; ni de mettre des héros sur le thé&tre qui auroient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia. L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop irande proximité des temps : car le peui^le ne met guère de ditTérence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est h mille lieues. C'est ce qui fait, par eicmple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre thé&tre : on les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si pen de commerce avec les princes, et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les consid<^rons, pour oinsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre.
Cétoitàpeu près de cette manière que les Persans étoient anciennement considérés des Athéniens. Aussi le po^te Eschyle ne fît point de difTiculté d'introduire dans un» vj agédie la mère de Xerxès, qui étoit peut-être encore virante,
afTT SBCUNDB PRÉPACa
et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse, après la déroute de ce prince. Cependant ce même Eschyle s'étoit trouvé en personne à la ba^ tidlle de Salamine, où Xerxès avoit été vaincu, et il s'étoit jTOavé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père le Xeraès, dans la plaine de Marathon : car Eschyle étoit lomme de guerre, et il étoit frère de ce fameux Cynégire, ioat il est tant parlé dans l'antiquité, et qui mourut si glorieusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse >.
1. Dan* toutes les édition* aLtérieares i celle de 1697, le para- ^«phe folTant tenninoit cette préface :
t Je me ntii attaché i bien «xpnmer dans ma tragédie ce que noos I savons des moeon et des maximes des Tuics. Quelques gens ont I dit que mes héroTiies étoient trop savantes en amour, et trop déli- I cates pour des femmes nées parmi des peuples qui passent ici pour I barbares. Mais, sans parler de tout ce qu'on lit dans les relations I des voyageurs, il me semble qu'il suffit de dire que la scène est ( dans le sér&ll. En effet , y a-t-il une cour au monde où la jalousie I et l'amour doivent être si bien connus que dans un lieu où tant de I rivales sont enfermées ensemble , et où toutes ces femmes n'ont I i ADt d'autre étude, dans une éternelle oigiveté, que d'apprendre A I plaireetisefkireaimerTLes hommes vraisemblablement n'y aiment r pas avec la même délicatesse. Aussi ai-je pris soin de mettre une I grande différence entre la passion de Bajazet et las tendresses de I se* amantes. Il garde au milieu de son amour la férocité de sa na- I tion. Bt si l'on trouve étrange qu'il consente pIutAt de mourir que I d'abandonner ce qu'il aime, et d'épouser ce qu'il n'aime pas, il ne I faut que lire l'histoire des Turcs : on verra partout le mépna qu'ils I font de la vie : on verra en plusietirs endroits i quels excès ils porf tent le* passions; et ce que la simple amitié est capable de leur I faire faire : témoin un des fils de Soliman, qui se tua lui-même I sur le corps de soc frère atné qu'il aimoit tendrement, et que l'on « avoit fait mourir pour loi assurer l'empire *. s
* t'igaow» pourquoi Haoïnti a tupprimj eci r^SeziODs; e'ett un» szcoll* .> répons* aox atùsctloBS fiUsa ooaire !•• saraetirs* de U trtfédie <lt' ajaut. (Osofiaoï.)
BAJAZET
PERSONNAGES
BâJAZET, frèra du lultan Amuiat.
BOX ANE, Boltane favorite du solUn Amarat
ATALIDB, fille da lang ottoman.
ACOMAT, grand-yizir.
OSMIN, confident du grand-TizIr.
Z ATI MB, escIaYe de la snltaae.
ZAIKB, eacrara d'Atalide.
la teène est à Constanlinople, autrement dite Bymnct, dans le sérail du Grand -Seigneur.
BAJAZET
TRAGÉDIE