‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 220 sur 459 · ACOMAT, OSMIN · texte numérisé non relu

ACOMAT, OSMIN

ACOUAT.

Viens, suis-moi. La sultane eu ce lieu se doit rendre*. Je pourrai cependant te parler et t'en tendre.

OSHIN.

Et depuis quand, seigneur, entre-t-on dans ces lieui Dont l'accès étoit môme interdit à nos yeux? Jadis une mort prompte eût suivi cette audace.

ACOMAT

Quand tu seras instruit de tout ce qui se passe ,

Mon entrée en ces lieux ne te surprendra plus.

Mais, laissons, cher Osmin, les discours superfias.

Que ton retour tardoit à mon impatience !

El que d'un œil content je te vois dans Byzance!

Instruis-moi des secrets que peut t'avoir appris

Un voyage si long, pour moi seul entrepris.

De ce qu'ont vu tes yeux parle en témoin sincère;

Songe que du récit, Osmin, que tu vas faire.

Dépendent les destins de l'empire ottoman.

Qu'as-tu vu dans l'armée, et que fait le sultan?

1. C«tte acèae a tonjoois été regardée comme le plus parfait m», dèle de l'exposition d'un sujet. (Louis Racwb.) Quelle netteté I Comme tous les caractères sont annoncés I Avec quelle heureuse facilité tout est développé I Quel art admirable dans cette exposition de BajasetI (Voltairb.)

874 BAJAZBT.

OSUIN.

Babylone, seigneur, à son prince fidèle, V oyoit sans s'étonner notre armée autour d'ellei Les Persans rassemblés marchoient à son secours, Et du camp d'Amurat s'approchoient tous les jour*. Lui-même, fatigué d'un long siège inutile , Sembloit vouloir laisser Babylone tranquille; Et, sans renouveler ses assauts impuissants, Résolu de combattre, attendoit les Persans. Mais, comme vous sav-ez, malgré ma diligence. Un long chemin sépare et le camp et Byzance ; Mille obstacles divers m'ont môme traversé : Et Je puis ignorer tout ce qui s'est passé.

ACOMAT

Que faisoient cependant nos braves janissaires? Rendent-ils au sultan des hommages sincères? Dans le secret des cœurs, Osmin, n'as-tu rien luî Amurat Jouit-il d'un pouvoir absolu?

OSMIN

Amurat est content, si nous le voulons croire.

Et sembloit se promettre une heureuse victoire.

Mais en vain par ce calme il croit nous éblouir :

Il affecte un repos dont il ne peut jouir.

C'est en xain que , forçant ses soupçons ordinaires ,

II se rend accessible à tous les janissaires :

Il se souvient toujours que son inimitié

Voulut de ce grand corps retrancher la moitié.

Lorsque, pour affermir sa puissance nouvelle,

II Touloit, disoit-il, sortir de leur tutelle.

Moi-môme j'ai souvent entendu leurs discours;

Comme il les craint sans cesse, ils le craignent toujours t

Ses caresses n'ont point efîacé cette injure.

votre absence est pour eux un sujet de murmure :

Ils regrettent le temps à leur grand coeur si doux,

Lorsqa'assurés de vaincre ils combattoient sous vous.

ACOHAT.

Quoii m crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée? Crois-tu qu'ils me suivroient encore avec plaisir. Et qu'ils reconnoltroient la voix de leur vizir 1

OSUIN.

Le succès du combat réglera leur conduite {

actb prbmibr. tn

n faut voir du sultan la victoire ou la fuite.

Quoique à regret, seigneur, ils marchent sous ses lois,

Da ont k soutenir le bruit de leurs exploits :

Ils ne trahiront point l'honneur de tant d'années \

Hais enfin le succès dépend des destinées.

Si l'heureux Amurat, secondant leur grand cœui,

Aux champs de Bahylone est déclaré vainqueur.

Vous les verrez, soumis, rapporter dans Byzance

L'exemple d'une aveugle et basse obéissdnce;

Mais si dans le combat le destin plus puissant

Marque de quelque affront son ecipire naissant,

S'il fuit, ne doutez point que, tiers de sa disgrâce^

A la haine bientôt ils ne joignent l'audace ,

Et n'expliquent, seigneur, la perte du combat

Comme un arrêt du ciel qui réprouve Amurat.

Cependant, s'il en faut croire la renommée.

Il a depuis trois mois fait partir de l'armée

Un esclave chargé de quelque ordre secret.

Tout le camp interdit trembloit pour Bajazet :

On craignait qu' Amurat, par un ordre sévère,

N^envoy&t demander la tète de son frère.

ACOUAT.

Tel étoit son dessein : cet esclave est Tenu{ D a montré son ordre , et n'a rien obtenu.

OSHIIf.

Quoi ! seigneur, le sultan reverra son visage , Sans que de vos respects il lui porte ce gage?

ACOMAT

Cet esclave n'est plus : an ordre, cher Osmin, L'a fait précipiter dans le fond de l'Euxlo.

osM m.

Mais le saltan , surpris d'une trop longue absence. En cherchera bientôt la cause et la vengeance. Que loi répondrei-voasi

ACOMAT

Peut-être avant ce temps Je saurai l'occuper de soins plus Importants. Je sais bien qa'Amnrat a juré ma ruine; Je sais à son retour l'accueil qu'il me destine. Tu vols, pour m'arracher du cœur de set soldats. Qu'il va chercher sans moi les sièges , les combats h commande l'armée : «t moi , dans une ville

37(i BAJAZET.

Il me laisse exercer un pouvoir inutile. Quel emploi, quel séjour, Osmin, pour un vizir! Mais j'ai plus dignement employé ce loisir : J'ai su lui préparer des craintes et des veilles j Et le bruit en ira bientôt à ses oreilles.

OSHIN.

Quoi donc? qu'avez-vous fait?

ACOUAT.

J'espère qu'aujourd'hui Bajazet se déclare, et Roxane avec lui.

OSMIN

Quoi! Roxane, seigneur, qu'Amurat a choisie Entre tant de beautés dont l'Europe et l'Asie Dépeuplent leurs états et remplissent sa courî Car on dit qu'elle seule a fixé son amour; Et môme il a voulu que l'heureuse Roxane, Avant qu'elle eût un fils, prit le nom de sultane.

ACOMAT

n a fait plus pour elle, Osmin : il a voulu Qu'elle eût, dans son absence, uu pouvoir abscio. Tu sais de nos sultans les rigueurt ordinaires : Le frère rarement laisse jouir t>cs frèies De l'honneur dangereux d'«cre sortis d'un sang Qui les a de trop près aipprochés de son rang. L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traîne, exemp*. de péril, une éternelle enfance: Indigne également de vivre et de mourir. On l'abasidonne aux mains qui daignent le nourrir L'autre, trop redoutable, et trop digne d'envie. Voit sans cesse An.urat armé contre sa vie. Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps La molle oisiveté des enfants des sultans. Il vint chercher la guerre au sortir de l'enfance, Et même en fit sous moi la noble expérience. Toi-même tu l'as vu courir dans les combats Emporunt après lui tous les cœurs des soldats, Et goûter, tout sanglant, le plaisir et la gloire Que donne aux jeunes cœurs la première victoire. Mais , malgré ses soupçons , le cruel Amurat, Avant qu'un fils naissant eût rassuré l'État, N"»8oit sacrifier ce frère à sa vengeance. Ni dit sang ottoman proscrire l'espérance.

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