‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 367 sur 459 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

rai pâli du dessein qui vous a fait sortir ; J'ai craint une fureur à vous-même fatale.

PHKDRE.

QBnone , qui l'eût cru î j'avois une rivale I

OENONE

Comment 1

PHÈDRE

Hippolyte aime ; et je n'en puis douter. Ce farouche ennemi qu'on ne pouvoit dompter, Qu'ofTensoit le respect, qu'importunoit la plainte, Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte, Soumis, apprivoisé, reconnoît un vainqueur : Aricie a trouvé le chemin de son cœur.

OENONE

Aricie I

PHÈDRE

Ah ! douleur non encore éprouvée !

A quel nouveau tourment je me suis réservée ! Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports, La fureur de mes feui , l'horreur de mes remords. Et d'un cruel refus l'insupportable injure, N'étoit qu'un foible essai du tourment que j'endure. Ils s'aiment! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux? Comment se sont-ils vus? depuis quand? dans quels lieuil Tu le savois : pourquoi me laissois-tu séduire? De leur furtive ardeur ne pouvois-tu m'instruireî Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher? Dans le fond des forêts alloient-ils se cacher? Hélas ! ils se voyoient avec pleine licence : Le ciel de leurs soupirs approuvoit l'innocence; Ils suivoient sans remords leur penchant amoureux; Tous les jours se levoient clairs et sereins pour euil Et moi , triste rebut de la nature entière Je me cachois au jour, je fuyois la lumière; La mort est le seul dieu que J'osois implorer. J'attendois le moment où j'allois expirer; Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée, Encor, dans mon mallieur de trop près observée, Je n'osois dans mes pleurs me noyer à loisir. Je goùtois en tremblant ce funeste plaisir; Et, sous un front serein déguisant mes alarmes. Il falloit bitn souvent me priver de mes larmes.

400 PHfcDRB

(KNONS.

Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours? Ils ne se verront plus.

PHÈDRE

Ils s'aimeront toujours!

&a moment que je parle, ah, mortelle pensée! Ils Dravent la fureur d'une amante insensée! Malgré ce même exil qui va les écarter, Ils font mille serments de ne se point quitter. Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage; Œnone , prends pitié de ma jalouse rage. Il faut perdre Aricie; il faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux : Qu'il ne se borne pas à des peines légères; Le crime de la sœur passe celui des frères. Dans mes jaloux transports je le veux implorer. Que fais-je? Où ma raison se va-t-elle égarer? Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore! Mon époux est vivant, et moi je brûle encore! Pour qui? Quel est le cœur où prétendent mes vœux? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ont comblé la mesure : Je respire à la fois l'inceste et l'imposture; Mes homicides mains, promptes à me venger Dans le sang innocent orûlent de se plonger. Misérable! et je vis! et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue! J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux ; Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale; Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains; Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah! combien frémira son ombre épouvantée. Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers. Et des crimes peut-être inconnus aux enfers! Que diias-tu, mon père, à ce spectacle horrible? Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible * ;

1. Racine^ ayant à peindre le dernier égarement de la passion, n'y mêle aucun de ces traiU qui aentont la folie physique. Les idées de

ACTB IV. 6Di

Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau ,

Toi-même de ton sang devenir le bourreau.

Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille ; ,

Reconnois sa vengeance aux fureurs de ta fille.

Hélas! du crime affreux dont la honte me suit

Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit :

Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivi»

Je rends dans les tourments une pénible vie.

OENONE

Hé! repoussez, madame, une injuste terreur I Regardez d'un autre œil une excusable erreur. Vous aimez. On ne peut vaincre sa destinée : Par un charme fatal vous fûtes entiaînée. Est-ce donc un prodige inouï parmi nous? L'amour n'a-t-il encor triomphé que de vous? La foiblesse aux humains n'est que trop naturelle : Uortelle, subissez le sort d'une mortelle. Vous vous plaignez d'un joug imposé dès longtemps : Les dieux mêmes, les dieux de l'Olympe habitants, Qui d'un bruit si terrible épouvantent les crimes, Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.

PHÈDRE

Qu'entends-je! Quels conseils ose-t-on me donner! Ainsi donc jusqu'au bout tu veux m'empoisonner. Malheureuse! voilà comme tu m'as perdue; Au jour que je fuyois c'est toi qui m'as rendue. Tes prières m'ont fait oublier mon devoir ; J'évitois Hippolyte; et tu me l'as fait voir. De quoi te chargeois-tu? Pourquoi ta bouclie impie A-t-elle, en l'accusant, osé noircir sa vie? 11 en mourra peut-être, et d'un père insensé Le sacrilège vœu peut-être est exaucé.

Phèdre ne sont point interrompues par ce désordre factice , qui n'est qu'un charlatanisme d'auteur; les phrases ne sont pas coupées par des points , par une foule de réticences affectées : tous ces prestige» de l'école moderne, si favorables à la médiocrité, mais que le vën> table talent dédaigne , n'étaient pas à la mode du temps de Racioe. li 7 a de la suite et de la liaison dans le discours doX'bèdre, quoiqu'elle soit égarée par la passion , parce que toute ppjssioo a sa logique , sa manière de raisonner, qu'elle suit constamment. Le poète «ai «'écarts de cette marche ignore son art et le cueur numain.

(Okoffkot.-

502 PHÈDRB.

Je ne t'écoute plus. Va-t'en, monstre exécrable! Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable. Puisse le juste ciel dignement te payer ! Et puisse ton supplice à jamais effrayer Tous ceux qui , comme toi , par de lâches adresses , Des princes malheureux nourrissent les foiblesses , Les poussent au penchant où leur cœur est enclin, Et leur osent du crime aplanir le chemin! Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste !

(ENONE, seule.

Ah, dieux! pour la servir j'ai tout fait, tout quitté; Et j'en reçois ce prix! Je l'ai bien mérité.

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