‹ Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiquesChapitre 392 sur 459 · AHAN · texte numérisé non relu

AHAN

Ce songe , Hydaspe , est donc sorti de son idée î

HYDASPE

Entre tous les devins fameux dans la Chaldée, Il a fait assembler ceux qui savent le mieux Lire en un songe obscur les volontés des cieux... Mais quel trouble vous-même aujourd'hui vous agitel Votre âme en m'écoutant paroît tout interdite; L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis!

AMAN

Peux-tu le demander dans la place où Je suis?

Haï, craint, envié, souvent plvue misérable

Que tous les malheureux que mon pouvoir accable!

HYDASPE

Hé! qui jamais du ciel eut des regards plus doux? Vous voyez l'univers prosfcsrné devant vous.

AMAN

L'univers! Tous les jours un homme... un vil esclave D'un front audacieux me dédaigne et me brave.

HYDASPE

Quel est cet ennemi de l'État et du roiî

AMAN

Le nom de Mardochée est-il connu de toit

HYDASPE

Quiî ce chef d'une race abominable, impie!

AMAN

Oui, lui-même.

HYDASPE

Hé, seigneur! d'une si belle vie Cn si foible ennemi peut-il troubler la' paix!

AMAN

Llnsolent devant moi ne se courba jamais.

ACTB II. 681

En vain de la faveur du plus grand des monarques Tout révère à genoux les glorieuses marques ; Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés N'osent lever leurs fronts à la terre attachés, Lui, fièrement assis, et la tôte immobile, Traite tous ces honneurs d'impiété servile, Présente à mes regards un front séditieux. Et ne daigneroit pas au moins baisser les yeux ! Du palais cependant il assiège la porte : A quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte. Son visage odieux m'afflige et me poursuit ; Et mon esprit troublé le voit encor la nuit. Ce matin j'ai voulu devancer la lumière : Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière. Revêtu de lambeaux, tout pâle; mais son œil Conservoit sous la cendre encor le même orgueil. D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace? Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe. Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui ? Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui? H ï D A s P E.

Seigneur, vous le savez, son avis salutaire Découvrit de Tharès le complot sanguinaire. Le roi promit alors de le récompenser.

Le roi, depuis ce temps, paroît n'y plus penser.

AUAN.

Non, il faut à tes yeux dépouiller l'artiflco. J'ai su de mon destin corriger l'injustice: Dans les mains des Persans jeune enfant apporté. Je gouverne l'empire où je fus acheté; Mes richesses des rois égalent l'opulence; Environné d'enfants, soutiens de ma puissance, Il ne manque à mon front que le bandeau royal. Cependant (des mortels aveuglement fatal !) De cet amas d'honneurs la douceur passagère Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère; Mais Mardochée, assis aux portes du palais. Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits; Et toute ma grandeur me devient insipide, Tandis que le soleil éclaire ce perfide.

HYDASPE

Vous seres de sa vue affranchi dans dix jours.

633 BSTHBa.

La nation entière est promise aux vautours.

AMAN

Ah! que ce temps est long à mon impatience! C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance, C'est lui qui, devant moi , refusant de ployer, Les a livrés au bras qui les va foudroyer. C'étoit trop peu pour moi d'un telle victime: La vengeance trop foible attire un second crime. Uu homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter. Dans sa juste fureur ne peut trop éclater. 11 faut des châtiments dont l'univers frémisse; Qu'on tremble en comparant l'ofTcnse et le supplice; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : « Il fut des Juifs, il fut une insolente race; « Répandus sur la terre, ils en couvroient la face; a Un seul osa d'Aman attirer le courroux, « Aussitôt de la terre ils disparurent tous. »

HYDASPE

Ce n'est donc pas, seigneur, le sang amalécite Dont la voix à les perdre en secret vous exciteî

AMAN

Je sais que, descendu de ce sang mallieureux,

Une éternelle haine a dû m'armer contre eux;

Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage;

Que, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur ragej

Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé;

Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé.

Mon ame, à ma grandeur tout entière attachée,

Des intérêts du sang est foiblement touchée.

Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?

Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;

J'inventai des couleurs. J'armai la calomnie,

J'intéressai sa gloire : il trembla pour sa vie.

Je les peignis puissants, riches, séditieux;

Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux.

« Jusqu'à quand soufTre-t-on que ce peuple respire,

M Et d'un culte profane infecte voti-e empire?

u Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés,

1 Du reste des humains ils semblent divisés,

« N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes ,

« Et, détestés partout, détestent tous les hommes.

Page 1