‹ Théâtre complet de Beaumarchais, réimpr. des éd. princeps, avec les variantes des MSS. originaux (volume 2)Chapitre 150 sur 184 · I. Variante 6i. — 2. Variante · texte numérisé non relu

I. Variante 6i. — 2. Variante

33o LES DEUX AMIS.

Pauline.

Cruel!...

Mélac fils. *

Vos consolations ne pourraient que Tirriter.

Pauline.

Comme le malheur vous rend injuste et dur ! La crainte qu'on ne pense mal de vous vous donne mauvaise opinion du cœur de tout le monde. Votre ardente vivacité vous a déjà fait manquer à mon oncle....

MÉLAC fils, avec feu.

Il insultait mon père. Avec quelle cruauté il lui développait tout ce que notre situation a d'odieux! S'il n'eut pas été votre oncle....

Pauline.

Ingrat! à l'instant où vous allez tout lui devoir, pendant que son attachement lui fait payer toute la somme à Saint- Alban.

Mélac fils, avec joie.

Que dites -vous? Il nous sauve Phonneur *

Pauline.

Il va plus loin... son cœur, qui vous chérit...

MéLAC fils, vivement.

Achevez, Pauline, achevez : ne craignez pas de mettre le comble à ma joie. Il me donne sa nièce?

Pauline, timidement.

Ah! Mélac... ne parlez plus de sa malheureuse nièce.

MÉLAC fils.

Comment?

Sa fille...

Sa fille!

Pauline.

MéLAO fils.

Pauline.

Sa fille, fruit d*une union ignorée, qui vous connaît, qui vous aime, offre à votre père cent mille écus qu'elle tient des dons et des épargnes du sien...

Mélac fils, avec indignation.

Au prix de m'épouserl... Nous n'étions pas assez avilis; il nous manquait cet opprobre.

Pauline, pleurant.

J'ai bien prévu que votre ame orgueilleuse rejetterait un pareil bienfeiit.

MÉLAC fils,/Kriettjr

Il me fait horreur. Le service, et celui qui Tofire, et celle qui le rend, je les déteste tous... C'était donc pour cela qull éloignait toute idée de notre union? Il me gardait cène honte : il me méprisait même avant que le malheur m'eut réduit à souffrir tous les outrages. Mais, je le jure à vos pieds, Pauline, fut-elle cent fois plus généreuse, la fille sans nom, sans état, et désavouée de ses parens, ne m'appartiendra jamais.

Pauline.

Vous la connaissez mal; elle n'a eu<ea vue que votre père.

MiLAC fils.

Mon père ! Faut-il donc nous ^sauver d'une in&mie par une autre?... Vous pleurez, ma chère Pauline! Craignezvous que la nécessité ne me fsisse enfin contracter un indigne engagement?

Pauline, outrée.

Non, je ne suis plus même assez heureuse pour le craindre. Vous avez prononcé votre arrêt et le mien. Cetie infortunée, que vous insultez avec tant d'inhumanité*..

MéLAC fils, effrayé.

Cette infortunée?

Pauline.

Elle est devant vos yeux.

MéLAC fils.

Vous?

Pauline, tombant sur un siège.

J'avais le cœur percé de cette nouvelle, et vous avez achevé de le déchirer.

Mélac fils, à ses pieds.

O douleur!. .. Pauline ! ne me tendiez-^ous ce piège que pour me rendfe aussi coupable ?

Pauline.

Laissez-moi.

MiLAC fils.

Pourquoi ne pas m-apprendr«?. .

Pauume.

L'avex-vous permis ? Votre emportement a £ût sortir de votre bouche Tafifreuse vérité. Monsieur, il n'est plus temps de désavouer vos sentimens.

MéLAc fils se relevé furieux.

Osez-vous bien vous prévaloir d'une erreur qui fut votre ouvrage ? Osez-vous m'opposer le désordre d*un désespoir que vous avez causé vous-même? Je voyais les puissans ressorts qu'on Élisait agir contre nous. Je disais : Je la perds! Je m'armais, à vos yeux, de toute la force dont je prévoyais avoir besoin. Suis-je donc un dénaturé ! un monstre ! Et quel est Thomme assez barbare pour imputer à d'innocentes créatures un mal qu'elles ne purent empêcher?

Pauline, pleurant.

Non, -non.

MÉLAC fils, plus vite.

La faute de leurs parens leur ôte-t-elle une qualité? une seule vertu? Au contraire, Pauline, et vous en êtes la preuve, il semble que la nature se plaise à les dédommager de nos cruels préjugés par im mérite plus essentiel.

Pauline.

Ce préjugé n'en «st pas moins respectable.

MiLAc fils, avec chaleur.

Il est injuste, et je mettrai ma gloire à le fouler aux pieds.

Pauline.

Il subsistera dans les autres.

Mélac fils.

Mon bonheur dépend de vous seule.

Pauline.

On se lasse bientôt d'un choix qui n'est approuvé de personne.

Le mien mérite une honorable exception.

Pauline.

Il ne l'obtiendra pas.

Mélac fils.

Il m'en sera plus cher. N'aggravez pas un malheur idéal. Ah ! soyez plus juste envers vous ; tout ce qui ne dépend pas du caprice des hommes, vous l'avez avec profusion, et, si mon amour pouvoit augmenter, cette injure du sort l'ac-

croîtrait encore.

Pauune, avec dignité.

Mélac, une femme doit avoir droit au respect de son mari. Je rougirais devant le mien... N'en parlons plus. Je n'en fais pas moins à votre père le sacrifice de toute ma fortune. Une retraite profonde est Tasyle qui me convient : heureuse si votre souvenir n'y trouble pas mes jours! {Elle se levé,)

Mélac fils, au désespoir.

Quel cœur avez-vous donc reçu de la nature ? Vous vous

jouez dé mon tourment! Pauline, renoncez à cet odieux projet, ou je ne réponds plus... Jour à jamais détestable!... Je sens un désordre... Ah ! j'en perdrai la vie...

{Il se jette sur un siège,)

Pauline.

Il m'effraye ! je ne puis le quitter. Mélac, mon ami, mon frère.

Mélac fils, avec égarement

Moi votre ami! moi votre frère! Non, je ne vous suis rien. Allez, cruelle, vous ne me surprendrez plus. Le trait empoisonné que vous avez enfoncé dans mon cœur n'en sortira qu'avec ma vie. Me tendre un piège affreux ! et me rendre garant des propos insensés que le désespoir m'a fait tenir! Ah! cela est d'une cruauté!...

Pauline.

Ecoutez-moi, Mélac.

MÉLAC fils.

Je ne vous écoute plus. Vous ne m'avez jamais aimé. Je n'écoute plus une femme qui employé un indigne détour pour renoncer à moi.

Pauline, avec un grand trouble.

Eh bien! mon cher Mélac, je n'y renonce pas. Tant d'amour me touche, plus qu'il ne convient peut-être à la malheureuse Pauline. Je n'y renonce pas; mais, au nom de ton père, sors de cet égarement qui me tue.

Mélac fils, se levant.

Vous voyez bien, Pauline, ce que vous me promettez...

vous le voyez bien. Si jamais vous rappeliez... si jamais... (// tombe à ses genoux avec ardeur,) Jurez-moi que vous oublierez les blasphèmes que j'ai horreur d'avoir proférés devant vous. Jurez-le moi.

Pauline.

Puisse-tu les oublier toi-même !

MéLAc fils.

Jurez-moi que votis me rendez votre cœur.

Te le rendre, ingrat! il n'a pas cessé d'être à toi.

Melac fils, se relevant.

Eh bien ! pardon. Je suis indigne de toute grâce, et, si j'ai l'audace de la solliciter...

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