‹ Théâtre complet de Beaumarchais, réimpr. des éd. princeps, avec les variantes des MSS. originauxChapitre 17 sur 167 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

LE GENIE DU FEU, LA NATURE, Foule D'OMBRES

des deux sexes.

Chœur d'Ombres.

(D'autres Ombres dansent sur l'air du Chœur.)

Quel charme inconnu nous attire?

Nos cœurs en sont épanouis.

D'un plaisir vague je soupire ; Je veux Texprimer, je ne puis.

En jouissant, je sens que je désire ; En désirant, je sens que je jouis.

Quel charme inconnu nous attire P Nos cœurs en sont épanouis.

Le Génie du Feu, à la Nature.

Privés des doux liens que donne la naissance , Quels seront leurs rangs et leurs soins ?

Et comment pourvoir aux besoins D'une aussi soudaine croissance r

La Nature.

J'amuse vos yeux un moment De leur forme prématurée ; S'ils pouvaient.aimer seulement.

Vous reverriez le règne heureux d'Astrée.

Le Génie du Feu.

Quel intérêt peut les occuper tous?

La Nature Nul, je crois.

. Le Génie du Feu, s'adressant aux Ombres, Qu'étes-vous et que demandez-vous?

L'Ombre d'Altamort.

Nous ne demandons pas : nous sommes.

5o PROLOGUE DE TARARE.

Le Génie du Feu.

Qui vous a mis au rang des hommes ?

L'Ombre d'Urson.

Qui Ta voulu : que nous importe à nous ?

Le Génie du Feu.

Comme ils sont froids , sans passions, sans goûts ! Que leur ignorance est profonde!

La Nature.

Ah 1 je les ai formés sans vous.

Brillant Soleil, en vain la Nature est féconde; Sans un rayon de votre feu sacré, Mon œuvre est morte, et son but égaré.

Le Génie du Feu.

Gloire à récemelle Sagesse, Qui, créant rimmortel amour.

Voulut que, par sa seule ivresse, L'être sensible obtint le jour.

Ah ! si ma flamme ardente et pure N'eût pas embrasé votre sein, Stérile amant de la Nature, J'eusse été formé sans dessein.

En Duo.

Gloire à l'éternelle Sagesse, etc.

Le Génie du Feu.

Un mot enoor; c'est une Ombre femelle.

[A rOmbre.) Aimable enfuit, voulez-vous être belle?

« L*OlfBRE«

Belle!

Le Génie du Feu.

Votts rougissez !

L'Ombre.

Suis-je donc sans appas?

Le Génie du Feu.

Son instinct la trahit, mais ne la trompe pas.

La Nature, souriant.

Il peut au moins la compromettre.

Le Génie du Feu , à f Ombre de Spinette.

Et vous dont les regards causeront cent débats ?

L'Ombre, avec feu.

Je voudrais.. Je voudrais... Je voudrais tout soumettre.

Le Génie du Feu.

1 Nature !

La Nature, souriant.

J'ai tort; devant vous }'ai trahi Sur ses plus doux secrets mon sexe favori.

Le Génie du Feu, à t Ombre d*Astasie.

Mats vous, jeune beauté, qui semblés animée, Voudriez-vous à tous donner aussi la loi ?

L'Ombre.

Que je sois seulement aimée !

Il n'est que ce bonheur pour moi.

La Nature.

Tu le seras, sous le nom d*Astasie, Et Tarare obtiendra ta foi.

L'Ombre, émue, la main sur son cœur.

Tarare!

La Nature.

Je te fais un sort digne d'envie.

L'Ombre.

Je n'en sais rien.

La Nature.

Moi, je le sais pour toi.

Le Génie du Feu.

Voyez quelle rougeur à ce nom l'a saisie!

La Nature, au Génie.

Qu'un jeune cœur mal aisément Voile son trouble au doux moment

Où Taniour va s'en rendre maître I Moi-même, après de longs hivers, Quand vous ranimez l'Univers, Mes premiers souj^irs font renaître Les fleurs qui parfument les airs.

Le Génie du Feu, montrant les deux ombres étAtar

et de Tarare,

Que sont ces deux superbes Ombres Qui semblent menacer, taciturnes et sombres i

La Nature.

Rien; mats dites un mot, assignant leur état : Je fais un Roi de Tune, et de l'autre un Soldat.

Le Génie du Feu.

Permettez; ce grand choix les touchera peut-être.

La Nature.

J*en doute.

Le Gbnib du Feu, aux deux Ombres.

Un de vous deux est Roi : lequel veut l'être?

L'Ombre d'Atar.

Roi?

L'Ombre de Tarare.

Roi?

Tous DEUX.

Je ne m'y sens aucun empressement.

La Nature.

En&ns, il vous manque de naître, Pour penser bien différemment.

Le Génie du Feu les examine.

Mon œil, entr'eux, cherche un Roi préférable; Mais que je crains mon jugement I Nature, Terreur d'un moment Peut rendre un siècle misérable!

La Nature, aux deux Ombres.

Futurs mortels, prosternez-vous :

Avec respect, attendez en silence Le rang qu'avant votre naissance Vous allez recevoir de nous.

{Les deux Ombres se prosternent^ e/, pendant que le Génie hésite dans son choix y toutes les Ornbres curieuses chantent le chœur suivant^ en les enveloppant.)

Chœur des Ombres.

Quittons nos jeux, accourons tous :

Deux de nos frères à genoux Reçoivent l'arrêt de leur vie.

Le Génie du Feu impose les mains à Vune des deux Ombres.

Sois l'Empereur Atar; despote de l'Asie, Règne à ton gré dans le Palais d'Ormus.

(il Vautre Ombre.)

Et toi, Çoldat, formé de parens inconnus, Gémis long-tems de notre fantaisie.

La Nature.

Voas l'avez fait Soldât, mais n'allez pas plus loin ; C'est Tarare. Bientôt vous serez le témoin De leur dissemblance future.

{Aux detix Ombres.)

Enians, embrassez-vous : égaux par la nature, Que vous en serez loin dans la Société 1 De la grandeur altière à l'humble pauvreté , Cet intervalle immense est désormais le vôtre; A moins que de Brama la puissante bonté, Par un décret prémédité, Ne vous rapproche l'un de l'autre, Pour l'exemple des Rois et de l'humanité.

Quatre Ombres pRiNapAuss m Chœur.

O bienfaisante Déité !

Ne souffrez pas que rien altère

Notre touchante égalité ;

Qu'un homme commande à son frère 1

Toutes les OMBRES en Chceur.

O bienfoisante Déité 1

Ne souffrez pas que rien altère

Notre touchante égalité;

Qu'un homme commande à son frère 1

{L'Ombre étAtar seule ne chante paSy et s'éloigne avec hauteur; le Génie du Feu la fait remarquer à la Nature.)

La Nature, au Génie du Feu, CVst assez. Éteignons en eux

Ce germe d'une grande idée.

Faite pour des climats et des tems plus heureux.

[A toutes les Ombres,)

Tels qu'une vapeur élancée, Par le froid en eau condensée , Tombe et se perd dans TOcéan , Futurs mortels, rentrez dans le néant.

Disparaissez.

(Au Génie du Feu.)

Et nous, dont l'essence profonde Dévore l'espace et le tems , Laissons en un clin d'œil écouler quarante ans; Et voyons-les agir sur la scène du monde.

[La Nature et le Génie du Feu s'élèvent dans les nuages, dont la masse redescend et couvre toute la scène.)

CHŒUR D*EspRrrs aériens.

Gloire à l'éternelle Sagesse , .

Qui, créant Timmortel amour, Voulut que par sa seule ivresse.

L'être sensible obtînt le jour.

Fin du Prologue»

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