ACTE PREMIER
Eli bien!... c'est parce que je vous aime passionnément que je ne puis aimer cet enfant.
LAURENCE
Je ne vous comprends pas.
MONSIEUR DE Gin^EV, d'une voix sourde, avec la plus grande émotion.
Il lui ressemble trop. (Un temps.) Ecoutez, Laurence, et pardonnez-moi si je vous fais de la peine. Ma douleur est assez grande pour me servir d'excuse. Mais je veux que vous me compreniez bien. Je vous le répète, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'aimer... j'y serais parvenu peutêtre... mais de par la loi, de par le droit naturel, son père a gardé sur lui une autorité qu'il ne manque pas d'exercer... Je souffre de voir qu'un étranger peut intervenir entre nous, et imposer sa volonté dans notre propre maison.
LAURENCE
Celui que vous appelez un étranger n'en est pas un pour cet enfant.
MONSIEUR DE GIRIEU, saus dureté, mais avec une profonde tristesse.
Et à entendre comment vous le défendez, je me demande s'il en est suffisamment devenu un pour vous.
LAURENCE
Georges !
MONSIEUR DE GIRIEU, douloureusemeut.
Je suis malheureux, Laurence ! Je vous ai épousée pour vous avoir, vous, et non pour subordonner mon existence à cet enfant d'un autre ! C'est lui le maître, ce sont ses caprices, ses besoins, si vous voulez, qui règlenf. nos sorties, nos voyages, nos heures de tête-à-tête. Je suis son esclave, voilà la vérité. Cela ne peut durer! Trop longtemps déjà, trop longtemps, je vous dis, j'ai vu entre
nous ce portrait animé de l'homme oui vous a eue à lui et dont je suis férocement jaloux. Cet enfant allant et venant dans la maison, c'est pour moi une souffrance aiguë. Chaque fois que mes regards s'arréti.'nt sur lui, il s'évoque en moi de douloureux souvenirs et je pense au père, à votre intimité de jadis, aux baisers que vous avez donnés... Pour tout dire, en un mot, cet enfant est la preuve vivante de l'amour que vous avez eu pour un autre, pour un autre qui est vivant, et qui vit avec des souvenirs et des secrets qui sont les mêmes secrets et les mêmes souvenirs que les miens. Non 1 je ne veux pas, à chaque instant de ma vie, avoir cette preuve-là devant moi... Tenez, l'autre jour, je regardais M. Chantrel... c'est effrayant... ses yeux!... ce sont les mêmes yeux, les mêmes 1 Non, ayez pitié de moi, Laurence 1 Je vous aime tant, moi, je vous aime tant.
LAURENCE, comme à elle-même.
Ce n'est pas ainsi que j'aurais voulu être aîmée. Entrent le docteur, M. et madame Marsanne.