MONSIEUR G U A D A G N E
Ne nous attendrissons pas et passons à Gassandre. A propos, as-tu répété à ton professeur, au Gonseryatoire, ce que je t'avais chargée de lui dire?
Quoi donc?
('. Naturellement ».
MYRiAM, avec un sourire.
Ah ! oui !
MONSIEUR G u A D A G N E .
« Naturellement... comme dans la vie »... Vous a-t-il recommandé encore de jouer la tragédie « naturellement », de parler « comme dans la vie »... Quel serin! Tu ne lui as pas dit de ma part qu'il est un serin?... « Naturellement! a la tragédie!... Je bondis!... Gomment! Il y a des auteurs qui ont ressuscité des rois, et quels rois, quels empereurs : Néron, Alexandre, Mithridate ; il y en a qui nous montrent des dieux... et à quels moments! dans des catystrophes, des cataclysmes, des bouleversements... on discute la vie ou la mort de tout un peuple... et il faut dire cela « naturellement »... D'abord, qu'est-ce que c'est « naturellement » ?. . Le naturel, pour le tonnerre, c'est le vacarme assourdissant... La tragédie, on ne la chante pas, parce qu'on n'ose pas, mais elle devrait se chanter, justement pour montrer que ce n'est pas des lii^toires de boutiquiers... Mon enfant, je ne suis qu'un vieux serin, mais rappelle-toi ceci : dans la tragédie, il
ait être excessif. Tu entends : exceiisif. Kxtréme, exa- ré... Et je ne suis pas certain «lu'il no faut pas être de
même dans la vie... Le succès va aux exaltés, et trois mille francs d'appointements aux gens bien sages. Et relis Homère. On ne peut pas comprendre la tragédie, si on ne sait pas Homère par cœur... Je me rappelle certain passage... Quand je l'ai vu pour la première fois, il m'a paru si admirable que je suis monte sur la passerelle pour le faire entendre à mon second. Il en bavait... Même, nous avons failli échouer le bateau... {Exalté.) Échouer le bateau... Et sais-tu où? Sur quel récif?... Sur un récif décrit dans VOdxjssée, sur le Phœtosl. . Ce n'est pas admirable!... Non, mais, réponds, ce n'est pas admirable!... Sur un récif décrit dans VOdyssée!
MYRiAM, riant.
Vous n'avez pas échoué, cependant?
MONbiKuii GUADAGNE, ifès Simplement.
Non. L'homme de la barre, de lui-même, est venu en grand sur tribord, de sorte que, cette fois, le commandement a suivi la manœuvre au lieu de la précéder. Voilà... Allons, mon petit : Cassanûre... Et pas nalurellemenl , hein?... Rappelle-toi les paroles que Clyteranestre vient de prononcer en parlant d'elle : c Elle est dans le délire, c'est ladéraison qu'elle écoute... Elle va jeter la sanglante écume de sa colère »... Va...
M V i\ I A M , déclamant.
<f Grands die u.\! Grands dieux ! Ah ! ciel! Terre! Apollon! Apollon! >>
MONSIEUR GUADAGNE, s'excitaul pdu à peu.
Va donc! va donc ! Tu as l'air d'appeler l'omnibus!
■ Grand dicu.x !... Apoiion ! Apollon !.. Dieu qui m'cntrauies! Dieu qui me perds! Je vais donc une seconde fois subir tes inévitables coups... »