ACTE DEUXIEME
RÉGINE
Mais nonl mais non! Et c'est ce qui me donne des nausées... [S'animant.) Seulement, qu'est-ce que tu veux? On a l'air de n'être pas une femme comme les autres, si l'on n'a pas un amant! Alors... puisque tout le monde marche et a l'air de ne pas s'en porter plus mal, on fait comme tout le monde- Il E N R I .
Et le mari, dans tout cela?
R É r, I N E , encore plus animée.
Le mari? La plupart du temps, il regarde autre part.
Pour qui nie prends-tu, espèce de...
RÉGINE, très violente.
Ah ! tu ne vas pas recommencer, hein? Je te prends pour ce que tu es, un malheureux détraqué... Ne fais pas le malin... C'est sous ton œil amusé que j'ai entendu les première galanteries de Georges...
HENRI
Ah ! je voudrais bien savoir où!
RÉGINE
Aux courses d'Auteuil, au Grand Prix!... Tu as dit devant moi, je t'entends encore : « Tiens, voilà Livrnin qui fait la cour à ma femme, madame Gendron va lui arracher les yeux. »
II E N R I
J'ai pu dire cela en plaisantant. Mais il y a deux mois, est-ce que je ne me suis pas plaint à toi de ce que ta tenue laissait à désirer?
RÉGINE
Oui. Mais au bout d'un certain temps, comme on t'a blagué sur ta jalousie, tu m'as dit : « Ne fais donc pas la tète à Liyrain, tu me rends ridicule. » Alors le flirt a
repris, accepté par tous. Quand on montait en voiture, on gardait à mon flv't une place à côté de moi... Mais toi, toimême, le soir du Champagne au bourgogne et aux fraises, à Fontainebleau, tu as forcé Raymond à descendre afin de me donner Livrain pour voisin. Gela, par vantardise, pour montrer que tu n'avais pas le ridicule d'être jaloux.
HENRI
On avait bu comme des imbéciles.
RÉGINE
Je ne dis pas le contraire. Alors, qu'est-ce que tu veux... une fois là... On passe insensiblement de ce que notre morale facile accepte au grand jour à ce qu'elle exige que l'on cache ; des plaisanteries au poivre, des caresses furtives aux pressements de mains, aux simagrées, aux baisers surpris dans les jeux et trop appuyés. Et un beau jour, le monsieur vous dit : e Venez donc chez moi regarder mes gravures. »
HENHI.
Tu y es allée, chez lui? Hein, tu y es allée?
RÉGINE
Non.
HENRI
C'était « moins cinq » ?
R ÉGINE
Non, mais c'était peut-être la veille. Je sentais que mes bonnes amies trouvaient que décidément je faisais trop de manières. Imbécile! Voilà dans quel milieu tu m'as conduite. Le mari a peur d'être ridicule en manquant de complaisances et la femme a la même peur en demeurant honnête. Allons, crois-moi. Laissons ces gens-là s'amuser, et, puisque tout de même nous ne sommes pas aussi faisandés qu'eux, résignons-nous à vivre simplement et, dorénavant, restons chez nous. D'ailleurs, je ne
demande rien de plus. J'aspire au pot-au-feu sous une suspension. Ouf!
HENRI
Tu t'en lasserais bien vite.
Non, certes! la leçon que je viens de recevoir n'aura pas été perdue. J'aurai passé près d'un malheur, on ne m'y reprendra pas.
HENRI
Moi aussi. Et l'on ne m'y reprendra pas non plus. Tout ce que tu viens de me dire me prouve que tu me méprises. L'événement de samedi n'est qu'une conclusion. Tu devais en arriver là parce que tu me considères comme infiniment au-dessous de toi à tous les points de vue. Eh bien, je vais te débarrasser et te délivrer de cet imbécile que ton mauvais sort t'avait donné pour mari. Tu pourras fréquenter à ton aise les gens d'esprit comme Livrain.
RÉGINE
Ne te laisse pas monter la tète par tes parents.
HENRI
Mes parents n'ont rien à voir ici.
RÉGINE
Allons donc! Je reconnais leurs phrases prudhommesques et entortillées.
HENRI
Leurs phrases sont ce qu'elles sont, elles valent mieux que les tiennes.
C'est vrai 1
HENRI
Tu n'as jamais aimé ma famille. Nous sommes des petites gens, c'est entendu, des provinciaux indignes de toi. Tu ne t'abaisseras plus à nous fréquenter.
RÉGINE, résolument.
Il faut que j'aie le courage de mettre mon amour-propre sous mes pieds. Henri, je le reconnais, je n'ai pas été à l'égard de tes parents ce que j'aurais dû être. Je t'en demande pardon et je suis prête à m'en excuser auprès d'eux. La blague, l'odieuse blague, m'a souvent rendue inintelligente. Pour toi, j'ai manqué d'indulgence, de patience, de bonté.
II E N p. r .
Ali ! tu le reconnais.
nÉGINE.
Oui. Nous nous disputions trop souvent. Veux-tu que nous nous efforcions d'être meilleurs? Veux-tu que nous fassions un effort tous les deux?
HENRI
Il est trop tard.
RÉGINE
Tâchons de retrouver nos bonnes années, nos premières années. Refuses-tu de te les rappeler?
HENRI
C'est inutile.
Tu es buté. On t'a fait la leçon.
HENRI
Si tu veux.
RÉGINE
Mais tu ne peux pas parler sérieusement de séparation. Quand on a vécu treize ans ensemble on est attaché l'un à l'autre d'une façon plus solide que tu ne l'imagines. Les souvenirs communs, quels qu'ils soient, sont des liens, — même les souvenirs des mauvais moments. Et nous n'en avons pas eu que des mauvais. Tu m'aimais tant. Rappelle-toi. Marseille. Nos fiançailles. Les résistances de tes parents et notre mariage enfin. Notre bonheur. Nous étions si fiers de l'avoir conquis.