ACTE DEUXIEME il
BURTIN.
11 ne fait pas froid ici, monsieur. Il fait froid à Cannes, il fait froid à Menton, à Nice, mais pas ici. Nous sommes, ne l'oubliez pas, sur le point le plus chaud du littoral.
MONSIEUR DE SERGBAG PÈRE
Allons, vous n'avez plus à nous en vanter les mérites, puisque notre bail est renouvelé...
BURTIN, affectant delà dignité.
Monsieur le comte, je ne dis que la vérité, et si j'essayais de tromper quelqu'un, je choisirais une autre personne.
Merci.
BURTIN.
Je me ilalte d'avoir découvert sur la Côte d'Azur ce coin magnifique, unique, incomparable, qui justifie et au delà le nom de Petit Tropique que je lui ai donné et qu'il porterait sans la jalousie des stations voisines et rivales. J'y ai construit douze villas et vous savez que je n'en ai plus que quatre à louer... Si vous pouviez à l'occasion glisser un mot à vos amis de Paris...
MONSIEUR DE SERGEAG PÈRE
Je n'y manquerai pas. Dites-moi, je me trompe peutêtre, il m'a semblé remarquer que vous portiez ce costume plus particulièrement au moment du passage des trains.
BURTIN.
C'est par hasard... tout à fait par hasard... Mais enfin... il n'est pas mauvais d'attirer l'attention des voyageurs... Ceux qui possèdent l'esprit d'observation se disent : « Voilà un pays béni. »
MONSIEUR DE SEHGEAG PÈRE
Vous devez récolter des rhumes à ce jeu-là?
BURTIN, sotdevant légèrement le bord de son gilet. J'ai le gilet de laine par-dessous, naturellement.
116 SIMONE
MONSIEUR DE SERGEAC PÈRB.
Très bien!
BURTIN.
Monsieur le comte...
Je vous mettrai à l'amende, si vous continuez à m'appeler monsieur le comte.
BURTIN.
Sur la côte, c'est une habitude.
MONSIEUR DE SERGEAC PÈRE
On y aime flatter les gens.
BURTIN.
Ce n'est pas pour flatter les autres, c'est pour nous flatter nous-mêmes. Je venais vous dire et aussi à monsieur, et à mademoiselle de Sergeac...
MONSIEUR DE SERGEAC PÈRE
Vous allez les voir ; ils sont rentrés tout à l'heure.
BURTIN.
Je sais. Je venais vous dire que j'ai donné des ordres pour la mise en état du hangar.
MONSIEUR DE SERGEAC PÈRE
Ma petite-fille va être enchantée.
BURTIN.
Mademoiselle de Sergeac pourra y dessiner tout à son aise et y caser toutes vos statues.
MONSIEUR DE SERGEAC PÈRE
Merci. Et nous vous devons pour cela?
BURTIN.
Rien. Permettez-moi... Je ne suis qu'un ancien maçon, je ne m'en cache pas.
MONSIEUR DE SERGEAG PÈRE
Ayez de la mesure dans votre modestie; ne vous en vantez pas non plus...
BURTIN.
Je ne suis qu'un ancien maçon, et depuis trois ans que vous êtes mes locataires, vous me traitez presque conirae un ami.
MONSIEUR DE SERGEAG PÈRE
C'est qu'aussi vous vous êtes ingénié, de la façon la plus délicate, à nous rendre mille petits services et que nous ne l'oublions pas.
BURTIN.
Si c'est vrai, laissez-moi continuer.
MONSIEUR DE SERGEAG PÈRE
Vous réglerez, cela avec ma petite-fille et son père.
BURTIN.
Vous êtes tout joyeux de les revoir.
MONSIEUR DE SERGEAG PÈRB.
Oui.
BURTIN.
La séparation a été courte cependant.
MONSIEUR DE SERGEAG PÈRE
Oui, mais à mon âge, un jour, ce peut être la moitié de la vie.
BURTIN.
Vous êtes des gens heureux.
MONSIEUR DE SERGEAG PÈRE
Nous avons eu nos tristesses... mais heureusement il y a l'oubli... Sans l'oubli, la vie ne serait pas suppor-j table aux vieillards. (Un domestvjue apporte une statuettej encore enveloppée de papier de soie et sort.) Ah! ils l'ont trouvé. (A Burti7i.) On leur av.ùt annoncé l'existence à Gènes d'un dieu indien qui manquait à leur collection.
118 SIMONE
C'est de là qu'ils viennent... Je crois qu'ils n'ont pas fait un voyage inutile : ils doivent être ravis.
BURTIN.
Et tout ça, c'est pour le livre que M. de Sergeac est en train d'écrire?
MONSIEUR DE SERGEAC PERE
L'Histoire de l'Art religieux dans l'Inde, parfaitement, mon cher monsieur Burtin.
BURÏIN.
Tiens, vous avez la photographie de vos voisins, ces messieurs Mignier ?
MONSIEUR DE SERGBAC PÈRE
Ce sont aussi des amis.
BURTIN.
Ils sont très ressemblants... A propos, savez-vous le bruit qui court ici?
Non.
BURTIN.
On dit qu'il y a j^rojet de mariage entre mademoiselle Simone et M. Mignier fils...
MONSIEUR DE SERGEAC Ph-RE.
C'est la première nouvelle.
BURTIN.
Ahl ahl
MONSIEUR DE SERGEAC PÏiRE
Simone a toujours déclaré qu'elle ne se marierait pas et la voilà arrivée à vingt et un ans passés sans avoir eu, que je sache, l'idée de manquer à sa parole.
BURTIN.
Ah! Ahl
Eîiire Simone, puis Sergeac, vieilli, naturellement, mais très gai et l'air heureux.