‹ Théâtre complet [de] Edmond Gondinet (volume 2)Chapitre 178 sur 307 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Je voudrais me mettre en repos avec ma conscience pour avoir le droit d'oublier. J'aurais dû lui faire dire qu'il avait une fille.

Ne te donne pas encore un remords inutile. Je suis allé pour le lui apprendre.

HENRIETTE

Tu l'as revu?

LUCIEN

Un mois après la naissance de Geneviève, à Songoli. sur les bords de la mer Noire.

HENRIETTE

Et lu ne m'en as jamais parlé?

LUCIEN

Je ne croyais pas avoir à me vanter de ce petit voyage.

HENRIETTE

Tu nous as dit que lu allais en Ecosse.

LUCIEN

J'ai bifurqué à Calais.

HENRIETTE

Alors, M. de Morangis sait, depuis cinq ans, qu'il a une fille?

LUCIEN

Non, je ne le lui ai pas dit.

HENRIETTE

Pourquoi ?

LUCIEN

Parce que la conversation a pris une autre tournure.

HENRIETTE

Tu l'as provoqué ?

LUCIEN

Pas tout de suite, au contraire. Je me fais annoncer : on me reçoit merveilleusement avec des allures de grand seigneur qui commencent à m'exaspérer. Il a très grand air, ton mari, en voyage. Il m'a demandé de tes nouvelles avec un si admirable sans-façon que je lui ai répondu : Je ne viens pas pour vous en donner.

HENRIETTE

Et alors ?

LUCIEN

Alors? Il ne voulait à aucun prix se battre avec moi. Je le menace d'un argument irrésistible. Nous allons sur le terrain. Là, ce diable d'homme affecte de ne pas me toucher, ce qui me blessait dans mon amour-propre, et il ne se laisse pas toucher, ce qui me blessait bien davantage, mais je n'en voulais pas démordre. Je tourne, je saute, je cabriole si bien que je fais un faux pas et que je roule dans un ravin bien sottement placé à ma droite ; je me relève, j'avais le poignet droit foulé ! Je saisis mon épée de la main gauche, il fait glisser la sienne et me la plante dans le pouce. J'avais <leux blessures ridicules et plus de mains disponibles. Je te devais cette confession. Mais je comi)tais ne la faire que sur mes vieux jours. Tu vois quel mauvais di'fenseur le ciel t'a donné.

HENRIETTE

Tiens, viens que je t'embrasse! Je n'ai plus le courage de me plaindre quand je pense que j'ai un frère comme toi.

LUCIEN

Alors nous ne vendons jtlus la terre de Mauriac? D'abord je ne sais où est ton seigneur et maître en ce moment. Nous ne pouvons pas le faire sommera son de trompe de revenir, comme on faisait au moyen âge ! N'y pensons plus.

HENRIETTE

Mais il te faut de l'argent ?

LUCIEN

A moi, crois-tu ? S'il m'en faut, j'en trouverai. Et puis, d'ailleurs, je suis en train de me ranger.

HENRIETTE

Alors tu songes à te marier ! C'est le seul moyen de se ranger à ton âge.

LUCIEN

Eh bien, si je me marie, je prendrai une femme qui n'aura pas de dot, nous mettrons tout en commun, ça ne changera rien du tout, sauf que ta fille, qui n'a qu'un oncle, ce qui est bien peu, c'est elle qui le dit, aura un oncle et une tante.

HENRIETTE

C'est bien toi! Mais la difliculté ({ui se présente aujourd'hui renaîtra demain. M. Duqueylard m'a fait comprendre, sans le vouloir, dans quelle situation fausse et impossible je me suis mise ; si tu l'avais entendu !

LUCIEN

Je te prie de ne pas te laisser intimider par les notaires. Je suis avocat, moi, ce qui est un grade supérieur. Je n'ai jamais plaidé et je ne plaiderai jamais ; mais il ne faut pas essayer de me faire peur avec le Code, avec les cinq Codes. Je sais qu'ils ne sont pas clairs, puisqu'on met quatre ans

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au minimun pour les comprendre et aussitôt f[u'on les comprend on ne s'entend plus. C'est ce qui fait les avocats. Laisse donc radoter ce bon M. Duqueylard. J'irai lui dire demain que je tiens à ma chasse de Mauriac.

HENRIETTE

Cela lui paraîtra bien étrange.

LUCIEN

Aucune idée n'est assez biscornue pour paraître étrange quand elle vient d'un chasseur.

Le vylet parait.

HENRIETTE

Des visites déjà !

UN VALET, annonçant.

Monsieur de Verdeilhan,

Gaston

Ah!

LUCIEN, avec joie.

HENRIETTE

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