ACTE PREMIER
Je voudrais me mettre en repos avec ma conscience pour avoir le droit d'oublier. J'aurais dû lui faire dire qu'il avait une fille.
Ne te donne pas encore un remords inutile. Je suis allé pour le lui apprendre.
HENRIETTE
Tu l'as revu?
LUCIEN
Un mois après la naissance de Geneviève, à Songoli. sur les bords de la mer Noire.
HENRIETTE
Et lu ne m'en as jamais parlé?
LUCIEN
Je ne croyais pas avoir à me vanter de ce petit voyage.
HENRIETTE
Tu nous as dit que lu allais en Ecosse.
LUCIEN
J'ai bifurqué à Calais.
HENRIETTE
Alors, M. de Morangis sait, depuis cinq ans, qu'il a une fille?
LUCIEN
Non, je ne le lui ai pas dit.
HENRIETTE
Pourquoi ?
LUCIEN
Parce que la conversation a pris une autre tournure.
HENRIETTE
Tu l'as provoqué ?
LUCIEN
Pas tout de suite, au contraire. Je me fais annoncer : on me reçoit merveilleusement avec des allures de grand seigneur qui commencent à m'exaspérer. Il a très grand air, ton mari, en voyage. Il m'a demandé de tes nouvelles avec un si admirable sans-façon que je lui ai répondu : Je ne viens pas pour vous en donner.
HENRIETTE
Et alors ?
LUCIEN
Alors? Il ne voulait à aucun prix se battre avec moi. Je le menace d'un argument irrésistible. Nous allons sur le terrain. Là, ce diable d'homme affecte de ne pas me toucher, ce qui me blessait dans mon amour-propre, et il ne se laisse pas toucher, ce qui me blessait bien davantage, mais je n'en voulais pas démordre. Je tourne, je saute, je cabriole si bien que je fais un faux pas et que je roule dans un ravin bien sottement placé à ma droite ; je me relève, j'avais le poignet droit foulé ! Je saisis mon épée de la main gauche, il fait glisser la sienne et me la plante dans le pouce. J'avais <leux blessures ridicules et plus de mains disponibles. Je te devais cette confession. Mais je comi)tais ne la faire que sur mes vieux jours. Tu vois quel mauvais di'fenseur le ciel t'a donné.
HENRIETTE
Tiens, viens que je t'embrasse! Je n'ai plus le courage de me plaindre quand je pense que j'ai un frère comme toi.
LUCIEN
Alors nous ne vendons jtlus la terre de Mauriac? D'abord je ne sais où est ton seigneur et maître en ce moment. Nous ne pouvons pas le faire sommera son de trompe de revenir, comme on faisait au moyen âge ! N'y pensons plus.
HENRIETTE
Mais il te faut de l'argent ?
LUCIEN
A moi, crois-tu ? S'il m'en faut, j'en trouverai. Et puis, d'ailleurs, je suis en train de me ranger.
HENRIETTE
Alors tu songes à te marier ! C'est le seul moyen de se ranger à ton âge.
LUCIEN
Eh bien, si je me marie, je prendrai une femme qui n'aura pas de dot, nous mettrons tout en commun, ça ne changera rien du tout, sauf que ta fille, qui n'a qu'un oncle, ce qui est bien peu, c'est elle qui le dit, aura un oncle et une tante.
HENRIETTE
C'est bien toi! Mais la difliculté ({ui se présente aujourd'hui renaîtra demain. M. Duqueylard m'a fait comprendre, sans le vouloir, dans quelle situation fausse et impossible je me suis mise ; si tu l'avais entendu !
LUCIEN
Je te prie de ne pas te laisser intimider par les notaires. Je suis avocat, moi, ce qui est un grade supérieur. Je n'ai jamais plaidé et je ne plaiderai jamais ; mais il ne faut pas essayer de me faire peur avec le Code, avec les cinq Codes. Je sais qu'ils ne sont pas clairs, puisqu'on met quatre ans
286 LES GRAXDS EXFANTS
au minimun pour les comprendre et aussitôt f[u'on les comprend on ne s'entend plus. C'est ce qui fait les avocats. Laisse donc radoter ce bon M. Duqueylard. J'irai lui dire demain que je tiens à ma chasse de Mauriac.
HENRIETTE
Cela lui paraîtra bien étrange.
LUCIEN
Aucune idée n'est assez biscornue pour paraître étrange quand elle vient d'un chasseur.
Le vylet parait.
HENRIETTE
Des visites déjà !
UN VALET, annonçant.
Monsieur de Verdeilhan,
Gaston
Ah!
LUCIEN, avec joie.
HENRIETTE