ACTE PREMIER
Je te crois, mon bon Lucien; mais c'est le portrait de mademoiselle de Rochelin que tu viens de foire là.
LUCIEN
Moi? je cherche un idéal.
GASTON
Tu ne songes pas à Tépouser, j'imagine?
LUCIEN
Mais, mon bon Gaston, je ne peux même pas payer mes dettes, comment veux-tu que je me marie? Et puis ma situation n'est pas celle de tout le monde, j'ai des devoirs, moi, je suis chef de fomille; j'ai une nièce à élever.
GASTON
Oh! que ce ne soit pas là ce qui t'arrête. Tu n'auras pas à te préoccuper de ta nièce.
LUCIEN
Et comment pourrai s-je ne pas m'en préoccuper?
GASTON
Il se trouvera quelqu'un qui sera trop heureux de lui servir de père.
LUCIEN
A quel titre?
GASTON
Mais tu ne devines donc rien ! Tu ne vois pas que ton ami Gaston de Verdeilhan va te prier de demander pour lui la main de madame de Morangis?
LUCIEN, ahuri.
La main d'Henriette!
302 LES GRANDS EXFAXTS
GASTON
C'est elle dont je te parlais, cest elle que j'aime.
LUCIEN, de même.
Toi!
GASTON
Je voyais madame de Morangis tous les jours au Croisic et je n'ai jamais connu de femme plus séduisante. Je me demandais si le charme que je ressentais près d'elle résisterait à l'absence. J'ai voyagé. Eh bien, mon bon Lucien, je l'aime plus que jamais. Je ne sais ce qui s'est passé dans sa vie : une grande douleur sans doute. Je ne veux pas l'interroger, elle a le regard droit et pur des femmes irréprochables.
LUCIEN
Et tu as donné ta démission... Sais-tu seulement si ton amour est partagé ?
GASTON
C'est une question qu'on ne fait pas à un amoureux.
LUCIEN
Voilà qui crée entre nous une situation nouvelle et embarrassante.
GASTON
Comment ! tu serais embarrassé parce que je te prie de demander pour moi la main de ta sœur ? As-tu quelque reproche à m'adresser ?
Aucun, aucun ; personne mieux que moi ne sait ce que tu vaux ; mais il m'est impossible à présent d'accepter le service que tu voulais me rendre si généreusement.