ACTE DEUXIÈME
nous revoir avec calme. Ce sera d'autant plus facile que je n'aurai à vous entretenir que de questions d'affaires. Je suis revenu momentanément en France pour régler ma situation avec madame de Morangis, pas dans mon intérêt, dans le sien.
LUCIEN
Dans le sien ! Vous l'a-t-elle demandé ? Savez- vous si elle le désire? Avez vous entendu parler d'elle depuis votre départ?
TRISTAN
Jamais. Vous seul auriez pu m'en parler et vous savez ce qui s'est passé. Je me suis trouvé dernièrement dans un salon, à Pesth, avec des négociants de Bordeaux. Ils parlaient de la terre de Mauriac, qu'on serait obligé de vendre, disaient-ils. Ce nom de Mauriac a attiré mon attention. Je ne me suis pas fait connaître, comme vous le pensez bien. Ils étaient très peu renseignés, d'ailleurs ; mais j'ai appris que monsieur votre père était mort, vous laissant, à madame de Morangis. votre sœur, et à vous des immeubles considérables. La loi en France est ainsi faite qu'elle ne donne aucune liberté d'action aux femmes mariées.
LUCIEN
Le jour où vous êtes parti, monsieur, madame de Morangis a pris des vêtements de deuil. Elle s'est considérée comme veuve, et aux yeux du monde, elle passe pour telle.
TRISTAN
Veuve !
LUCIEN
C'est ainsi qu'elle a retrouvé le calme...
TRISTAN
Mais, monsieur...
LUCIEN
Et qu'elle a pu vivre dignement, sans jouer le triste rôle
des femmes abandonnées. 11 serait cruel maintenant de troubler son repos pour des questions d'intérêt qui ne nous préoccupent pas.
TRISTAN
C'est une situation qui ne peut se prolonger.
LUCIEN
Cependant elle n'a pas d'issue.
TRISTAN
Non, elle n'a pas d'issue, vous avez raison. Elle n'en a pas. Une séparation judiciaire n'y changerait rien et ce qu'il faudrait, c'est que je disparusse. Voilà où nous en sommes. J'avais entendu dire à l'étranger que les Chambres françaises préparaient une législation nouvelle sur le mariage et je suis bien étonné de ne trouver à Paris que l'indécision et le doute. Les faits sont là cependant. On peut discuter la théorie, mais les faits... Est-ce que notre situation n'est pas horrible? Je l'ai faite, soit! J'ai subi un entraînement auquel j'aurais dû savoir résister, oui! je souffre parce que j'ai mérité de souffrir. Je ne me plains pas. Mais elle! la femme, que lui reproche-t-on? Quel est son crime? Pourquoi la condamne-t-on à vivre éternellement seule? Parce que son mari a été coupable à vos yeux, vous ne lui rendrez jamais sa liberté! Elle est pour toujours attachée à un absent et elle n'a même pas le droit de se dire veuve!
Vous plaidez la cause du divorce?
TRISTAN
Oui, j'appelle le divorce de tous mes vœux.
LUCIEN
Parce qu'il vous permettrait d'épouser votre maîtresse.
TRISTAN
Je ne sais, monsieur, si vous avez l'intention de m'offen-