SCENE XXI ROGER, JEANNE
ROGER
Vous partez ?
JEANNE
Vous venez de voir ce qui s'est passé; vous avez vu celte femme si humiliée, malgré son audace, qu'elle me faisait à moi-même pitié, si abaissée, que M. de Mauves, qui lui sacrifie tout, n'a pas osé aller à elle. Eh bien, je ne veux pas être un jour ce qu'est aujourd'hui cette femme. Je me demandais, dans une heure d'égarement, où était le devoir? Je viens de l'apprendre.
ROGER
Que voulez-vous dire ?
Quand je me suis donnée à M. de Mauves, j'entendais me donner tout entière, et, quels que soient ses torts, je lui appartiens.
ROGER
Une femme n'appartient qu'à celui qu'elle aime. Et vous m'aimez, vous me l'avez dit tout à l'heure, à cette place. Le regrettez- vous?
JEANNE
Je ne regrette rien, je ne démens rien, mais il se fait dans le cœur des lumières soudaines. Le jour où j'aurais failli, je ne serais plus à mes propres yeux la femme que vous avez le droit et le devoir d'aimer. Dieu me garde à jamais d'une pareille torture !
ROGER
Et qui pourrais-je aimer maintenant, si ce n'est vous seule, vous toujours?
JEANNE
N'affaiblissez pas mon courage; je ne me fais pas plus forte que je ne suis, mais je lutterai et je veux que vous maidiez à lutter.
ROGER
Est-il une raison humaine qui exige un pareil sacrifice? Ce serait le suicide, ce serait la mort.
JEANNE
C'est la douleur, c'est le désespoir, ce sont des déchirements que je ressens comme vous, mais c'est le devoir et c'est l'honneur. .J'ai besoin de me jurer à moi-môme que je ne faiblirai jamais et je ne veux pas le jurer seule.
Vous voulez que je renonce à vous?
JEANNE
Oui.
Vous me demandez cela, à moi, en ce moment?