‹ Théâtre complet [de] Edmond GondinetChapitre 124 sur 352 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

ROBERT

Oui, elle était mariée depuis un an quand je la revis, un jour, dans son salon ; elle était seule, elle s'avança lentement vers moi. — L'émotion me rendait immobile. — C'était son passé qu'elle retrouvait, c'étaient ses illusions. Elle n'essaya point de parler ; elle me tendit la main et tomba dans mes bras en sanglotant, (ii se lèTe.) Mais tu nt^ comprends pas ces ivresses. Tu ne les as jamais ressenties.

Il va s'asseoir à gauche *, BRIAC, se levant.

Je les ai ressenties comme toi, et j'y ai résisté. J'ai été aimé aussi, moi, il y a dix ans, par une jeune fille nommée Clorinde, très jolie, quoique modiste. Elle aussi, elle allait se jeter dans mes bras. Je l'ai retenue et je l'ai ramenée à sa mère. Ce n'est pas grandiose, ce n'est pas romanesque ; c'est bête, parce qu'en France il est toujours bête de faire son devoir. Mais j'ai le courage de ces bètises-là, moi, c'est ma force. Eh bien, toi, Robert, il faut maintenant que tu aies le courage d'oublier.

Briac s'assied à coté de lui.

ROBERT

Oui, n'est-ce pas? Je n'ai pas encore été assez raisonnable. Il fallait tout oublier. Paris ne me rappelle rien ! je suis entré sans trouble dans la demeure modeste où je l'avais vue jeune fille ! je suis passé sans émotion devant l'hôtel où je l'ai retrouvée mariée ! — Je me suis arrêté une heure à regarder les fenêtres de ce petit salon où elle m'avait avoué son amour. Les fenêtres étaient éclairées ; d'autres sont là qui vivent insouciants et heureux, et il ne devait pas me venir une larme ! je n'ai rien à pleurer ! il ne s'est rien passé dans mon existence !

BRIAC

Tu devrais le marier.

ROBERT

Me marier ? Tu as toujours raison, Briac. — J'ai ressenti

* Robert, Briac.

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tous les enchantements de Famour, tous les entraînements d'une passion ardente, mais c'était coupable, ça ne compte pas. Je vais rentrer dans la légalité, et lu me trouveras certainement une jolie petite demoiselle que je n'aimerai pas et qui me le rendra bien, ce qui est l'idéal du bonheur en ménage, (se levant '•=.) Ah ! mon pauvre Briac, comme on peut changer en dix-sept ans !

BRIAC

Je ne trouve pas, tu es toujours le même.

LE VALET DE CH A M BRE, enlrnnl par le fond.

Monsieur le comte recevra-t-il aujourd'hui ?

ROBERT

Oui. Qui est là? (Le valet remet un billet à Robert. — Lisant.) « Lc

docteur Solem.» (Avec joie.) Solem! mon vieil ami Solem!

Tu ne l'as pas revu ?

ROBERT

Je n'ai revu personne. Mais on parle souvent de lui ici. Je sais qu'il est très à la mode. — Faites entrer. — (lisant.) « Le docteur Solem a l'honneur.,. ". — Comment, a l'honneur 1 — (continuant.) « (Ic demander un moment d'entretien au comte de Noja. » — Allons, il paraît que je n'ai plus d'amis!

LE VALET, annonçant.

Le docteur Solem.

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