SCÈNE X ROBERT, CHRISTIANE
Vous trouvez que je ressemble à ma mère ?
ROBERT
Elle avait votre regard, votre voix, votre voix à ce point que je crois l'entendre.
CHRISTIANE
Je suis tout émue de songer que vous avez parlé à ma mère, et que vous êtes là, et que je vous regarde comme elle vous regardait. Mais je suis bien heureuse.
ROBERT
Je le suis aussi, moi, je ne vous le disais pas tout à l'heure,
je suis bien heureux. (eUb le regarde avec étonneraent.) C'cst ma
jeunesse que je revois, ce sont mes vingt ans, ce sont toutes les joies de mon enfance. J'ai presque été élevé avec votre mère, et je l'ai vue à son premier bal aussi, belle comme vous, heureuse comme vous.
244 CHRISTIANE
CHRISTIANE, s' asseyant sur la borne, en face du public.
Puisque vous êtes en relation avec mon père, vous viendrez nous voir souvent.
ROBERT
Oui, souvent.
CHRISTIANE
Vous me parlerez de ma mère. On ne me parle jamais d'elle.
ROBERT, s' asseyant sur la borne, à droite.
Mon père ne prononce jamais son nom. M. de Briac, lui, n'ose pas.
ROBERT
Pourquoi? Vous n'avez pas connu votre mère: il faut bien vous dire que vous pouvez la nommer avec orgueil. Soyez fière d'être sa fille ; elle serait si fière de vous, elle !
CHRISTIANE
Vous me raconterez tout ce que vous vous rappellerez d'elle; vous me direz quels étaient ses goûts, ses préférences, comment elle se mettait, ce qu'elle faisait, ce qu'elle disait, ce qu'elle aimait. Que de questions j'ai à vous adresser ! — A-t-elle été heureuse?
ROBERT
Elle a beaucoup souffert.
CHRISTIANE
Je l'avais deviné, (pres.iue bas.) Si vous saviez comme je l'aime !
ROBERT
Oui, aimez-la bien. Tous ceux qui l'approcbaient l'aimaient comme on vous aime.
CHRISTIANE
Elle était bonne, n'est-ce pas ?
ROBERT
Bonne comme vous; coninic \ous elle avait celte pitié, la
meilleure de toutes, la pitié pour ceux qu'on dédaigne et qu'on repousse. Un jour, — elle avait votre âge, — on racontait devant elle qu'un enfant abandonné, dont le père a\ait conniiis je no sais quel crime, errait dans la campagne, poursuivi, maltraité, chassé de partout. Elle s'est levée sans prononcer une parole, elle est sortie seule, suivie d'un domestique, et, deux heures après, elle revenait triomphante, avec le pauvre petit orphelin tout habillé de neuf, les mains pleines de friandises, riant, pleurant, étourdi, confus et cachant son visage dans les plis de sa robe.
CIIRISTIANE.
Comme elle devait être contente !
ROBERT
Elle avait fait pour cet enfant ce que vous faisiez hier pour un vieillard.
CHRIS TIANE.
Ah ! vous savez? — Moi, c'était si simple !
ROBERT
Oui, je sais, je sais, — On m'a raconté de vous tant de choses charmantes depuis deux jours !
CHRISTIANE
Adrienne et jM. de Briac ? Ils me gâtent tous les deux.
ROBERT
Oh ! ce n'est pas eux seulement.
CHRISTIANE
D'autres encore ?
ROBERT
Oui. (La regardant. ) Henry de Kerluion.
CHRISTIANE, se levant.
Ah!
ROBER
Je l'ai vu ce matin, nos deux familles ont toujours été étroitement unies, et la terre de Noja est voisine du château de Kerhuon.
246 CHRISTIANE
CHRISTIANE
Je le sais.
ROBERT, se levant aussi.
Vous le savez ?
CHRISTIANE
Moi aussi, j'avais souvent entendu prononcer votre nom. M. Henry de Kerhuon vous connaissait par un de ses amis, qu'il vous avait adressé à Lima.
ROBERT
Il vous a parlé de moi ?
CHRISTIANE
Avec enthousiasme, et c'est un peu cela qui m'intimidait tout à l'heure.
ROBERT
Il a été bien bon de vous parler de moi ; mais je crois que je l'en ai récompensé.
Vous ?
ROBERT
Je lui ai annoncé que vous seriez au bal ce soir.
CHRISTIANE
Vous le lui avez dit ?
ROBERT
Il n'a pas su me cacher sa joie.
CHRISTIANE
Et il n'est pas ici !
RORERT, vivement.
Il viendra, rien au monde ne l'empéchcFait de venir. (S'asseyant.) Vous uc lui cn voiidrcz pas de s'être trahi devant moi ?
CHRISTIANE
Est-ce que je ne me trahis pas aussi, moi ?
(»h ! riVri cougissez pas.