‹ Théâtre complet de Émile Augier (volume 2)Chapitre 221 sur 320 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

JEAN, deboat.

Irrité?

LA COMTESSE

Cela t'étonne? Six mois de Paris t'ont-ils changé au point que ta conscience soit déjà muette?

JEAN

Mais, ma mère, je ne fais rien qui paisse la troubler. Quels contes vous a-t-on débités?

LA COMTESSE

Hélas ! on nous a dit la vérité ; ta maison seule témoignerait contre toi. D*où te vient ce luxe? Comment le soutienstu?

JEAN

Je gagne beaucoup d'argent.

LA COMTESSE

Au jeu?

JEAN

A la Bourse. Je fais des affaires, mais je les fais en galant homme, soyez-en sûre. Je ne m'expose pas à perdre ce que je ne pourrais payer; je joue mon argent et non mon honneur.

LA COMTESSE

Je ne t'ai jamais fait l'injure d'en douter; mais ne sens- tu pas que cela même n*est digne ni de toi ni de nous? Si ta coQscicnce était aussi tranquille que tu veux le croire, pourquoi nous aurais-tu fait un mystère de la vie que tu mènes?

JEAN

Vous voyez bien que j'avais raison, puisque, au premier avis, vous accourez tous deux éperdus comme pour me sauver de l'abîme. Qu'ai-je fait pourtant qui justifie cet ell'ureincnl? Je vis des idées de mon époque, comme vous avez

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vécu des idées de la v6tre ; voilà mon crime. Si toqs consultiez le carnet de mon agent de change, vons m'y yerriaz en nombreuse et bonne compagnie. Le temps n'est plus des patrimoines lentement accrus et transmis religieusement; on n'amasse plus la fortune...

LA COUTESSE.

On la ramasse !

JEAN

Pas dans la boue, croyez-le bien. Je ne sais pas tombé s bas que vous l'imaginez.

LA. COMTESSE

Soit ! mais tu tombes de si haut !

JEAN

Du haut des illusions dans la vérité.

LA COMTESSE

La vérité? Il n'y a rien de vrai que nos croyances, et ne vois-tu pas que les tiennes ne sont plus & la hauteur des nôtres, qnand tu places l'argent sur l'autel où nous plaçons l'honneur?

JEAN

J'ai le culte de l'honneur aussi bien que vous, mais il n'est pas plus immuable que toutes les autres lois. Ne nous défend-il pas aujourd'hui des choses qu'il permettait à nos pères? Eh bien, par contre, il nous en permet qu'il leur défendait. L'homme d'honneur doit suivre les variations de rhonneur, comme l'homme à la mode suit les variations de la mode, sans résistance et sans exagération.

LA COMTESSE

0 mon fils! Qui a pu en si peu de temps détruire mon ouvrage de tant d'années? Qui a pris sur toi plus d'influence que ta mère? Tes amis disaient tantôt que tu n'as pas de maîtresse ! Kien qu'à t'écouter, je sens que tu en as une,

une des plusdangereuses. Il n'yaqu'une femme quipuisse faire tam de mal et si vite ! — Que Dieu lui pardonne I La malheureuse sera assez punie si elle t'aime ; en abaissant ton idéal jusqu'à elle, elle a semé dans ton cœur son propre châtiment. Tu l'abandonneras pour descendre encore, et déjà te voici à la courtisane^ c'est-à-dire au mépris de l'amour. . . Ne nie pas, nous t'avons entendu. — Jean, mon fils, arrache-toi à ce milieu empoisonné, il en est temps encore! Remonte à ta vertu première, reviens te purifier près de Marie... Tu ne réponds pas!

JEAN

Quel abus faites-vous de votre empire sur moi ! Que me demandez-vous ?

LÀ COMTESSE

Je te demande de tenir la foi jurée. L'honneur de ton temps te permet-il d'y manquer?

JEAN

Ai-je donc juré d'épouser Marie à jour fixe? Et croyezvous le moment bien choisi? Il y a des choses plus faciles à dire à un père qu'à une mère; mais enfin, puisque vous avez surpris ou deviné les secrets de mon existence, trouvezvous que je sois en état de grâce suffisante pour le mariage? Le milieu où je vis a allumé dans ma tête et dans mon sang des ardeurs funestes, soit! mais vous ne les éteindrez pas avec un verre d'eau. Faites plutôt la part du feu, dans l'intérêt même de Marie; je Tépouserai un jour...

LA COMTESSE

Non! tu ne l'épouseras pas! Tu feras un mariage d'argent; voilà où tu vas.

JEAN

Je viens de refuser une dot d'un million cinq cent mill* francs.

376 JfiAN DE THOMMERAY.

LÀ COMTESSE

Tu Taceepteras demain ! Du mépris de Tamour au mépris du mariage, il n'y a qu'un pas. Au nom du ciel, entendsmoi ! Écoute ta vieille amie ! Si c'est trop que te demander tin retour définitif, accorde-nous un mois, accorde-nous huit jours! Viens te retremper dans l'atmosphère de la famille. Si la pure lumière de ta vie d'autrefois ne chasse pas de ton cerveau troublé les hallucinations de la fièvre, eh bien! tu nous quitteras... et cette fois pour toujours... Ta ne peux pas me refuser cela !

JEAN

Je ne peux rien vous refuser, ma mère!

LA COMTESSE

Nous partons ce soir...

JEAN

Je vous rejoindrai dans le courant de la semaine.

LA COMTESSE

Non! Pars avec nous... autrement tu ne partirais pasi

JEAN

Mais... ce soir, c'est bien court...

LA COMTESSE, lui mottant sos bras autour du eoo.

Je t'en supplie!., fais-moi la grâce tout entière! Je ne vivrais pas là-bus jusqu'à ton arrivée... Laisse-moi emporter mon trésor avec moi!

JEAN, lui prend la tète dans les mains et Tembraiie.

A quelle licurc partez-vous?

LÀ COMTESSE

A huit heures.

JEA!(|.

Vous me trouverez à la gare.

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