‹ Théâtre complet de Émile Augier (volume 2)Chapitre 225 sur 320 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

JEAN

En yérité, ma chère, votre humear s'altère de jour en jour! Vous, jadis si enjouée, si railleuse, si frivole, permettez^moi de vous le dire, vous tournez au tragique. C'est à ne plus vous reconnaître.

HORTENSB.

Hélas! je ne me reconnais pas moi-même I Qui m'aurait dit que je serais jalouse un jour? — Ah! qui m'aurait dit que j'aimerais! — Je suis absurde; pardonnez-moi, Thomé. Je m'étais promis aujourd'hui d'être douce et gaie... mais votre surprise en me voyant ressemblait si fort à une déconvenue, que je n'ai pu me défendre... J'ai eu tort... ne vous irritez pas! Soyez bon pour moi,.. J'ai l'esprit malade, mon ami... Je suis si malheureuse!

JEAN

Malheureuse? En vérité, cela n'a pas le sens commun.

HORTENSE

Que voulez-vous? je vous vois si peu... Oui, je sais; votre temps ne vous appartient plus comme autrefois... Mais ma tète travaille dans la solitude. Je vous vois lancé dans un monde où les tentations vous assaillent, où les mauvais exemples vous enveloppent de tous côtés... et malgré moi, je tremble ! Je me crée des chimères douloureuses, et vous prenez si peu soin de les dissiper, mon ami, que j'imagine parfois qu'il ne vous déplaît pas de me voir souffrir.

JEAN

Ahl je vous jure bien...

HORTENSB.

Que cela vous ennuie?

JEAN

Que cela m'afflige profondément. Voui êtes bien injuste, ma chère. Si je suis lancé dans une existence qui vous inquiète, à qui la faute?

380 JEAN DE THOMMERAT.

BORTENSE.

À moi seule, je le sais, et c'est une amertume de pins. Les rôles se sont intervertis pour notre malheur à tous les deux : vous êtes tel que je vous souhaitais jadis, je suis telle que vous me souhaitiez, et je regrette votre tendresse pas« sionnée comme vous regrettez peut-être ma frivolité.

JEAN

Je ne regrette que votre confiance,

HORTENSE

Il vous serait si facile de me la rendre ! — En m'aimant un peu!

JEAN

Je vous aime de toute mon âme.

HORTENSE, timidement.

Dites-vous vrai? Je viens vous en demander une preuve.

JEAN

Parlez.

HORTENSB.

Nous partons demain pour Trouville*

JEAN

Si tôt?

HORTENSE

Oui... par des circonstances qui ue vous importent guère..* Viendrez -vous m'y retrouver?

JEAN

Sans aucun doute.

HORTENSE

Mais viendrez-vous bientôt?

JEAN

Le plus tôt possible.

iCTË TROISIËAIE. ésî

HORTENSE

Demain ?

JEAN, souriant*

Pourquoi pas parle même train que vous, et dans le même compartiment?

0 mon Dieu, qu'y aurait-il de surprenant dans notre rencontre? Tout le monde ne va-t-il pas à Trouville? Mais je ne vous en demande pas tant. Vous prendrez le train de quatre heures.

JEaN.

Il n'y a qu'une petite difficulté : c'est que je pars moimême ce soir pour la Bretagne.

HORTENSE

Pour la Bretagne ?

JEAN

Oui, ma mère sort d'ici...

HORTENSB. .

Votre mère est à Paris?

JEAN

Avec mon père.

HORTENSE

J'aurais été heureuse de les voir.

JEAN

Ils sont arrivés hier et retournent ce soir. Je les accompagne. Une absence de huit jours, pas plus. J'allais vous écrire.

HORTENSE

Ils viennent vous chercher. En effet! l'époque fixée pour votre mariage est arrivée. — Je vous défends de partir!

38î JEAN DE THOMMERAt.

JEAN

Là, là, mauvaise tête I Ne vous révoltez pas contre la plus grande preuve d*amourque Jepuisse vous donner. J'ai trouvé pour me dégager de ce mariage une combinaison qui satisfait à tout, mais qui demande un peu de diplomatie pour être agréée. Elle consiste à substituer mon frère François à tous mes droits de primogéniture, et par suite à la main de mademoiselle de Kéror,

HORTENSE

Oh ! vous êtes bon, Thomé ! Je suis une folle et une ingrate !

JEAN

Douterez-vous encore de moi ?

HORTENSE

Non, je vous le jure. Il y a trois mois, si vous m'dTiez offert un pareil sacrifice, je vous aimais trop pour Tàccepter. Aujourd'hui je t'aime trop pour le refuser. — Par quel train partez-vous?

JEAN

Par le train de huit heures.

HORTENSE, reprenant son roile.

Vous n'avez pas trop de temps devant vous, je vous laisse.

JEAN, la retenant par la maie.

Pas encore.

HORTENSE

Il faut que je rentre moi-même, il est tard. Adieu, Thomé! J'emporte votre promesse...

JEAN, l'attirant sur sa poitrine.

Adieu, bien-aimée; à bientôt... Tu es belle !

HORTENSE

Non... mais je t'aime...

Ses yenx rencontrent l'ombrelle que Blanehe a oublide lur M «aaaplt «*• regarda de Jean euÎTent le§ eieni.

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