ACTE PREMIER
MADAME LÉPINOIS.
Il a raison...
ROBERT
Je pense que l'épouse, qui doit être la gardienne de notre foyer, la mère de nos enfants, ne saurait être lancée étourdiment dans le salon du premier venu.
LÉPINOIS.
Oh 1 quel paradoxe I tu veux faire l'original !
Il ne suffit pas que les gens soient riches et allument beaucoup de bougies pour conduire chez eux la jeune fille qui vous a été confiée... Il faut savoir, avant tout, s'ils sont dignes de l'honneur de recevoir une honnête femme... enfin il faut prendre ses renseignements.
OLIVIER, riant et se levant.
Ah ! je l'attendais I
LÉPINOIS, riant.
Des renseignements ! Il est adorable !
MADAME LÉPINOIS
Je ne vois rien de risible là dedans.
LÉPINOIS.
Prendre des renseignements... sur des gens qui ont des salons !
ROBERT
Il me semble...
LÉPINOIS.
Puisqu'ils ont des salons... ça suffit!
OLIVIER
Me voyez-vous, lorsque je recevrai une invitation pour
un bal ou pour une soirée... faisant une enquête comme un juge d'instruction, épluchant la liste des invités, tâtant le pouls à la moralité des danseuses.
LÉPINOIS, approuvant.
Très-spirituel 1 très-spirituel I
Mais un bal... c'est comme un voyage... on se lie, on fait des excursions ensemble, et, le voyage fini, on ne se connaît plusl
LÉPINOIS.
Voilà^
ROBERT
Voilà ! j'ai mangé vos petits gâteaux, savouré vos sirops, dégusté vos sorbets... mais je vous défends de me saluer... C'est très-commode I
LÉPINOIS.
Tiens ! tu m'agaces avec tes raisonnements à la Prudhommel . .. Et c'est un peintre, un artiste qui parle ainsi!
ROBERT
Calmez- vous 1
LÉPINOIS.
Sais-tu ce que c'est qu'un artiste? mais un artiste... c'est un insensé, un fou, un braque... un homme sans conduite, sans domicile, sans mœurs, un sacripant..
ROBERT, riant.
Merci...
LÉPINOIS.
Couvert de dettes, buvant de l'absinthe, passant toufes ses nuits dans l'orgie avec un chapeau de feutre et des gants blancs I voilà ce que c'est qu'un artiste J
Certainement, mon oncle, le portrait que vous en faites est très-séduisant... mais je ne crois pas qu*il soit absolument nécessaire d'être un homme mal élevé pour avoir du talent... Moi, je l'avoue, je n'ai pas de dettes, je ne bois jamais d'absinthe, je porte un chapeau comme le v^ôtre... un peu plus propre...
LÉPINOIS.
Hein?
ROBERT
J'ai un domicile et je paye exactement mon terme... De plus... et j'en suis honteux... il m'arrive quelquefois, aux fins de mois, d'acheter des obligations..
LÉPINOIS.
Des obligations?
ROBERT
Comme un simple chocolatier.
LÉPINOIS.
Un artiste 1 tiens 1 tu me fais pitié !
ROBERT
J'aime mieux cela que de venir emprunter de l'argent à mon bon oncle=.. qui ne m'en prêterait peut-être pas.
LÉPINOIS, s'adoucissant.
Quant à ça, je ne te blâme pas.
ROBERT
A force de volonté et de sagesse, je suis parvenu à mettre de côté ce boa petit morceau de pain tendre qui s'appelle l'indépendance... Je travaille à mon heure, dans un ciel... sans huissiers .. Je puis refuser le portrait d'un millionnaire.,, si ce millionnaire est trop laid... Enfin, et par-
dessus tout, j'ai le droit de choisir mes relations et de ne tendre la main qu'à OBiix que j'estime.
MADAME LÉPINOIS.
Bravo, Robert!
LAURE
Comme il parle bien 1
LÉPINOIS, se levant.
Allons donc ! il nous débite de vieilles rengaines ! Ah çàl mais cette couturière n'arrive pas.
MADAME LÉPINOIS.
Et le coiffeur?... Je n'y comprends rien; j'ai envoyé Joseph.
OLIVIER
Mes témoins ne vont pas tarder à arriver.
LÉPINOIS.
Ils vont venir ici ?
OLIVIER
Sans doute...
LÉPINOIS.
Et... sont-ce des personnages... un peu... considérables ?
L'un est le baron de Grandgicourt... Quatre cent mille livres de rente...
LÉPINOIS, à sa femme.
Tn entends, ma bonne. Quatre ceat mille livres de rente!... Je n'ai jamais adressé la narok à un homme... de cette valeur-là 1