ACTE I. H
A-t-il pendant cinq ans accepté la sentence?
Pourquoi n'a-t-on rien dit , quand j'allais m'engager ? Qu'est-ce qu'on attendait alors pour me juger? Quel est ce jeu I d'où vient cette atroce folie D'attaquer maintenant l'union accomplie I
LE MOINE
Sire , c'était du temps du pape Célestin ; Vénérable vieillard , mais pontife incertain , D'une main , où tremblait sa foudre moribonde , n n'osait affronter un des puissants du monde. — Ce pontife n'est plus , et , depuis quelques mois , Le saint-siége appartient au pape Innocent-Trois. Or, le pape nouveau , gardien du mariage , Ne supportera pas que personne l'outrage , Et ne s'occupera d'amis ni d'ennemis , Pour défendre les droits qui lui furent commis. Il ne sait pas non plus laquelle , au fond de l'âme , D'Ingelberge ou d'Agnès , est la plus digne femme ; Mais il n'est pas besoin d'un plus ample examen ; Ingelberge , à ses yeux , représente l'hymen. Devant cet intérêt , tout sentiment s'efface. L'épouse est toujours plus que celle qui la chasse , Et grâces , ni beauté , ni vertus même , rien Ne peut donner un droit qui soit égal au sien.
A Agnès.
Madame , celte place est la place d'une autre , N'usurpez plus , Madame , un rang qui n'est pas vôtre
A Philippe.
Sire , renvoyez-la; le temps est arrivé.
118 AGNÈS DE MËRÂNIE.
Brisez le cœur, pourvu que l'hymen soit sauvé. C'est un sublime effort que le Saint-Père exige ; Mais vous devez savoir que la couronne oblige ; Et le pape voudrait vous en laisser l'honneur, Plutôt que de sévir, s'il le fallait , Seigneur.
PHILIPPE
Par le ciel I c'en est trop ! qu'il sévisse , s'il l'ose ! Je ne le crains , ni lui , ni ce qu'il se propose.
— Me séparer d'Agnès , ô moine insensé ! — Tiens : Va conseiller aux Turcs de se faire chrétiens ! Porte à Malek-Adhel la crosse d'archevêque ;
Va proposer au pape un voyage à la Mecque ; Tu parviendras plutôt à les persuader.
Qu'à cet acte inouï qu'on m'ose demander !
A Agnès.
Ne baissez pas la tête , et n'ayez peur, Madame. Je suis le roi Philippe , et vous êtes ma femme. Restez dans ce palais , car vous êtes chez vous , Sous la protection de votre noble époux.
— Je n'en crois pas mes yeux ! Voici le Roi ; nous sommes Dans notre capitale , au milieu de nos hommes ;
Notre armée est ici ; le bruit de nos clairons
Fera luire au soleil des milliers d'éperons ;
Voici ce moine ; — eh bien 1 l'effronterie est grande !
C'est au Roi couronné le moine qui commande 1
LE MOINE
Sire , je suis un moine , et vous êtes un roi ;
Mais , quand je parle au nom de la divine loi ,
Je suis l'élu de Dieu ; vous , vous n'êtes qu'un homme.