‹ Théatre complet de F. Ponsard (volume 2)Chapitre 93 sur 251 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Eh ! que me font encor la France et les Français ! Non , je n'ai pas voulu les sauver. — Je les hais. —Votre France ! Il sied bien que je m'en mette en peine, Quand elle n'a rien fait pour défendre sa Reine 1 Ne me remerciez , ni ne m'applaudissez ; Vous n'êtes rien pour moi , peuples qui me chassez ! Et loin d'en accepter la gloire involontaire , J'accuse mon départ , s'il vous est salutaire.

GUILLAUME

L'excès de la douleur vous égare un moment , Madame , et c'est un mot que votre cœur dément.

AGNÈS, sans Tentendre.

Philippe I mon seigneur ! chère âme de ma vie ! Va ! c'est bien à toi seul que je me sacrifie. Que n'es-tu , comme moi , de ces humbles esprits Qui bornent tous leurs vœux sur des êtres chéris , Et sont reconnaissants aux honneurs de ce monde De ne pas visiter leur retraite profonde !

Nous partirions ensemble. Il est dans mon Tyrol Des bords hospitaliers plus que ce triste sol. mes bois , mes vallons , ma campagne connue , Comme je guiderais chez vous sa bienvenue 1 Immenses horizons , de quel geste orgueilleux , Je lui déroulerais vos tableaux merveilleux ! Et quel bonheur d'entendre , à son bras suspendue , La lointaine chanson tant de fois entendue !

— Hélas ! ce n'est qu'un rêve. Il ne saurait pas , lui ,

Oublier dans l'amour un trône évanoui.

Que vais-je imaginer? Un manoir d'Allemagne ,

Les chants Tyroliens , la paix de la campagne ,

Toute cette innocence et toutes ces candeurs ,

A lui qui tomberait du faîte des grandeurs 1

Ah ! l'àme , que la gloire une fois a touchée ,

Est pour le bonheur calme à jamais desséchée ;

Elle garde , en sa chute , un désespoir hautain ,

Et ne peut plus rentrer dans lé commun destin ;

Du haut de sa ruine , elle écoute , isolée ,

L'écho retentissant de sa grandeur croulée.

— Allons ! j'aime encor mieux qu'il me regrette un jour,

Que si , près de moi-même , il regrettait sa cour.

Apprêtez le départ.

GUILLAUME

C'est bien.

AGNÈS

Qui m'accompagne?

GUILLAUME

Moi , Madame. J'irai jusques en Allemagne ; Puis , au courroux du Roi je reviendrai m'offrir.

AGNÈS

Pensez-vous qu'il me laisse aller sans accourir ?

GUILLAUME

Ne voudriez-vous fuir que pour être suivie ?

Oh ! non. J'en aurais crainte... et cependant envie.

Page 1