ACTE II
Fuis, qu iiuporlcnt mes jours qui finiront demain? Mais je crains pour Charlotte, et veux, quoi ([u'il m'en coûte, L'éloigner au plus tôt des périls qu'on redoute.
LE VIEUX GENTILHOMME
Eh bien ! dites un mot , et je l'emmènerai.
MADAME DE BRETTE VILLE
Quand elle reviendra , je l'y préparerai.
— Ah ! je vais m'imposer une perte cruelle 1
Il me faut bien l'aimer pour me séparer d'elle.
LE VIEUX GENTILHOMME
J'ai hâte de la voir. Quand elle était enfant , Sa beauté promettait un éclat triomphant.
MADAME DE BRETTEVILLE
Elle tient sa promesse , et l'enfance gentille A produit une belle et noble jeune fille.
LA VIEILLE DAME
Si belle , que chacun , ou jeune homme ou vieillard , S'arrête à son passage et la suit du regard. Quand elle entre à l'église, en habit de dimanche, Plus d'un cesse de lire et vers elle se penche. Tout lui sied à ravir, et c'est encor charmant De la voir tous les jours sous le bonnet normand.
Marthe s'approche pour (5ooutcr.
MADAME DE BRETTEVILLE
Vous verrez. C'est vraiment une beauté suave : Quelque chose de doux, de céleste et de grave.
252 CHARLOTTE COHDAY.
Je Fai prise orpheline , et dès lors , mon ami , Tout prospère chez moi. — C'est Ruth chez Noémi. — Elle seconde Marthe , et , malgré son jeune âge , Elle a su mettre l'ordre en mon pauvre ménage. Elle soigne mes prés ; traite avec mes fermiers ; Cueille et met au pressoir les fruits de mes pommiers ; Et puis, quand vient la nuit, jeune parmi des vieilles, Elle anime mon cercle et réjouit nos veilles.
LE VIEUX GENTILHOMME
Heureuse enfant à cjui nos maux sont étrangers ! Leur bruit n'arrive pas jusque dans ses vergers.
MADAME DE BRETTEVILLE
Je ne sais trop ; j'ai vu plus d'un indice étrange. • Je remarque chez elle un singulier mélange.
— La grâce de l'enfance est encor sur ses traits , Et l'enjoùment naïf anime son teint frais ;
Mais la sérénité de son regard limpide
S'illumine parfois d'une flamme rapide ;
Son air devient sévère , et , dans tout son aspect ,
Quelque chose de digne inspire le respect.
Sous ces recueillements l'enthousiasme gronde ;
J'ai peur d'y deviner une Ame trop profonde.
Elle se plaît, après (|u'('lle a rangé les fruits,
A lire dans la cour, siu' les marches du puits ;
Ce sont livres savants que peu de gens comprennent ;
Elle y trouve des mots qui souvent me surprcim(>nt ,
Et qui semblent tenir aux principes nouveaux
Que la philosophie a mis dans les cerveaux.
— C'est elle.