ACTE ni
Il sert la liberté comme on sert les tyrans.
Mais enfin ce n'est pas un homme qu'on méprise ,
Madame. Il est puissant dans les moments de crise;
Il trouve d'un coup d'oeil le moyen opportun;
C'est un homme d'État caché sous un tribun.
Ses mots sont décisifs; son éloquence inculte
Fait éclater sa foudre au milieu du tumulte ;
Cruel et généreux , il connaît la pitié ;
Il frappe sans remords, mais sans inimitié;
De crime et de grandeur formidable assemblage ,
La révolution l'a fait à son image,
— Et pour vous dire tout , j'ai peut-être regret De n'avoir pas reçu la main qu'il nous offrait.
CHARLOTTE
Et Robespierre?
BARBAROUX
Oh ! lui , c'est chose différente.
— Ame sèche et haineuse, et vanité souffrante. Dans tous ses ennemis il voit ceux de l'État,
Et dans sa propre injure un public attentat. En ce point seulement à Danton il ressemble , Qu'auprès du sang versé l'un ni l'autre ne tremble. Ignorant tous les deux que le péril prc-^sant N'excusera jamais la mort d'un innocent. Ils diffèrent d'ailleurs d'esprit et d'apparence, Comme la passion de la persévérance.
L'un, fougueux , se repose après avoir vaincu ; L'autre avance toujours , tenace et convaincu , Et, succédant aux chefs qui restent en arrière, De la diMiiiére place il pa.sse à la première.
Laborieux rhéteur, son travail incessant ,
D'un effort acharné, cherche un génie absent ;
Et tandis que Danton , amoureux du caprice,
Abandonne sa verve à l'heure inspiratrice ,
Lui fatigue sa plume à polir, jour et nuit ,
De creux discours, enflés de mots qui font du bruit ,
Où , tout ce que j'ai pu comprendre , c'est qu'il rêve
L'idéal de Rousseau dont il se dit l'élève.
En théorie autant il paraît absolu ,
Autant pour les moyens il est irrésolu ;
Lorsque Danton agit , Robespierre déclame
Ses lieux communs sans ordre et ses phrases sans âme.
— Quel sera le plus fort , Robespierrre ou Danton ? La médiocrité l'emportera , dit-on.
En somme, quoique l'un souille son énergie,
Quoique de plus de sang il ait la main rougie ,
Que sa soif de plaisirs puise partout l'argent,
— Au lieu que l'autre est pur, au point d'être indigent, -
Quoiqu'il ne croie à rien , si ce n'est à lui-même ,
— Au lieu que Robespierre a foi dans son système, — On aura pour Danton une moindre rigueur ;
La passion l'excuse; on sent en lui du cœur.
Mais Marat! ce bandit i\\n (huis le sang se vautre, Sans l'audace de l'un , et sans la foi de l'autre ! Qui tue avec bonheur, par instincts carnassiers ! Qui prèciie le i)illage aux appétits grossiers! Quoi (jue d'autres aient fait, il fait bien pis encore :
— Eux déchirent la France, et lui la déshonore.
C HA «LOTTE
C'est bien. Mon sentiment est li\(> désormais.
Vous avez confirmé ce que je présumais.
— Mais, vous qui l'avez vu, quand vous siégiez ensemble,
Dites-moi, je vous prie, à quoi Marat ressemble.
BARBAROrX.
Vous préserve le ciel de l'observer de près ! Mais vous devineriez son âme par ses traits.
— Un visage livide et crispé par la fièvre , Le sarcasme fixé dans un coin de la lèvre ,
Des yeux clairs et perçants , mais blessés par le jour.
Un cercle maladif qui creuse leur contour,
Un regard effronté qui provoque et défie
L'horreur des gens de bien , dont il se glorifie ,
Le pas brusque et coupé du pâle scélérat ,
Tel on se peint le meurtre, — et tel on voit Marat.
CHARLOTT E.
Qui^ fait-il? où vit-il? et de quelle manière?