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Théâtre complet de G. E. Lessing

Lessing a été l'objet, déjà, de nombreuses études dans notre langue, mais jamais jusqu'ici son œuvre dramatique tout entière n'a encore été explorée par nos critiques, ni même traduite en français. Après une année de travail, nous avons pu terminer le 17 mars 1866 la traduction du théâtre complet du plus grand auteur comique de l'Allemagne.

Ayant vécu longtemps en communauté intime avec Lessing, nous espérons donc être à même de faire passer son œuvre au creuset d'une critique autorisée, et révéler l'écrivain sous un jour encore peu connu.

Quelle belle et forte langue, que la sienne ; que de ressources dramatiques; que d'originalité souvent dans les moyens ; que de netteté et de fermeté dans le dessin et la peinture des caractères! Personne, même en Allemagne, où Ton vit agenouillé devant le génie de Gœthe et de Schiller, ne nous contestera que l'œuvre dramatique de Lessing mérite d'y être placée au premier rang.

Avant de pénétrer au cœur de l'œuvre même, nous

rappellerons que notre poète, dont le talent s'est manifesté sous tant de formes diverses, né en 1729, à Kamentz, et mort en 1781, à Wolfenbuttel, a eu, comme beaucoup d'autres hommes de génie, une vie assez orageuse et assez tourmentée. Ce n'est même que vers la fin de sa vie que, nommé conseiller aulique de Brunswick, puis bibliothécaire de la cour du même État, il goûta cette aurea mediocritas vantée à bon droit par Horace. Mais son génie, loin d'être étouffé par les luttes de chaque jour, semble s'y être retrempé sans cesse et avoir grandi au contact de l'adversité. Lessing d'ailleurs ne fut pas seulement un écrivain de génie, il pratiqua aussi les vertus et les devoirs de l'homme.

Quand on étudie son style, comme est obligé de le faire le philologue qui doit se l'incarner en quelque sorte pour en saisir toutes les finesses, on est frappé tout d'abord des différences sensibles qui existent entre ses premières et ses dernières pièces de théâtre. On comprend que Lessing a écrit aux heures de formation de la langue, et l'on suit avec un vif intérêt le perfectionnement progressif qu'il est facile de constater au point de vue de la correction, du naturel, de la clarté, de la limpidité et de l'élégance.

Ce qu'il faut admirer surtout dans Lessing, c'est ce que nous admirons dans notre grand Molière : la force, l'énergie et la propriété de l'expression. Sa langue, autre alfinité avec Molière, est à la langue contemporaine de l'Allemagne, ce qu'est à notre langue moderne la langue du grand génie de la comédie. Chez tous deux enfin, chacun parle son langage : les gens d'éducation en gens d'éducation, le peuple en peuple.

Les défauts principaux de Lessing, c'est la recherche trop fréquente du trait, quelquefois aux dépens de la clarté et du bon sens, et la répétition assez fatigante à

la réplique des derniers mots de la phrase précédente. Ceci, du reste, est une conséquence de la construction allemande plus encore qu'un vice de style, propre à l'auteur. En effet, la langue germanique, toute riche, toute harmonieuse et toute poétique qu'elle est, n'a point cette flexibilité qui fait de la nôtre la première langue du monde pour la rapidité et la liberté d'allures du dialogue, qui en fait la langue de la causerie — mot sans équivalent en allemand. Somme toute, ce qu'il faut admirer dans Lessing, c'est la finesse des touches dans l'observation et la conduite des caractères ; c'est la création de types éminemment vrais ; c'est la fécondité et la variété d'invention dans les moyens comiques ; c'est l'esprit, et l'esprit souvent le plus attique, jeté à profusion à travers toutes les pages de ce théâtre.

Ses jeunes filles sont adorables d'innocence ou de cœur; presque toutes, elles ont un grain de malice qui ne gâte rien aux portraits. Ses soubrettes sont des démons d'esprit : elles ont toutes la langue bien affilée, elles valent les meilleures soubrettes de Marivaux.

Lessing enfin est peut-être l'auteur allemand dont le génie, quoique lui-même s'en soit toujours énergique ment défendu, a le plus de points de contact avec le génie français.

C'est le Molière de l'Allemagne.

L'œuvre dramatique se compose de douze pièces de théâtre, que nous analyserons dans l'ordre où les présente la grande édition complète de Cari Lachman, sans chercher aucune classification d'école. En voici la liste : Nathan le sage, — Miss Sara Sampson, — Emilia Qalotti, — Minna de Bjtrnhelm, — le Jeune Savant, — le Misogyne, — Damon, — la Vieille Fille, — les Juifs, — le Trésor, — le Libertin, — Philotas*

L'idée mère de ce poème dramatique, ou drame, comme on voudra l'appeler, est prise de Boccace, le conteur italien, dont l'œuvre est une mine féconde d'où poètes et dramaturges ont détaché de riches filons. Ici, c'est l'apologue si connu des trois anneaux qui a inspiré Lessing. Cet apologue a même été transporté en entier dans le poème qui nous occupe.

Dans Boccace, le juif Melchisédech est un avare et un usurier; mais Saladin, conformément aux traditions des Croisades, est généreux, magnifique, homme de grandes vertus et de grandes lumières. C'est, comme dans Nathan, un embarras pécuniaire qui le force à s'adresser à Melchisédech, et c'est aussi pour l'éprouver qu'il le consulte sur les trois rehgions. Tout le reste est de l'invention du dramaturge allemand, lequel, comme notre Molière, prenait son bien où il le trouvait. Sa traduction élégante du conte de Boccace en fait du reste son œuvre presque entièrement personnelle. Voici ce morceau tel que nous avons pu le rendre en dehors de la langue rhythmée dans laquelle tout Nathan est écrit.

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