Acte III, scène VII
nathan. Il y a longues années vivait en Orient un homme, qui avait reçu d'une main chère une bague précieuse. La pierre en était une opale aux cent reflets; elle avait la vertu secrète de rendre agréable devant Dieu et devant les hommes celui qui la portait avec cette conviction. Rien d'étonnant donc que cet homme de l'Orient ne l'ôtât jamais de son doigt, et qu'il prît toutes ses mesures pour qu'elle demeurât toujours dans sa maison. Voici comment il agit : Il laissa la bague à
celui de ses fils qu'il aimait le mieux, ordonna formellement que celui-ci la laisserait de même à celui de ses fils qu'il aimerait le mieux, et que toujours, sans acception du droit d'aînesse, le fils le plus aimé deviendrait par la seule possession de la bague le chef de la maison... Ainsi de fils en fils, cette bague arriva enfin au père de trois garçons, tous trois également soumis, qu'il ne pouvait s'empêcher d'aimer tous trois également. Seulement, de temps en temps, selon que l'un d'eux se trouvait seul avec lui, et que les deux autres n'étaient point là pour partager les effusions de son cœur, c'était tantôt celui-ci, tantôt celui-là, tantôt le troisième qui lui paraissait le plus digne de la bague, si bien qu'il eut la paternelle faiblesse de la promettre à chacun des trois... Cela alla ainsi tant que cela put aller... Mais il approchait de sa fin, et l'excellent père se trouvait dans l'embarras. Il s'affligeait de tromper deux de ses fils et de leur fausser parole. Que faire? Il appela en secret un orfèvre et lui commanda deux bagues sur le modèle de la sienne, en lui recommandant de n'épargner ni frais ni soins pour arriver à les rendre d'une imitation parfaite. L'ouvrier y parvint. Quand il rapporta les bagues, le père ne sut même plus distinguer la sienne. Il appelle alors ses fils, chacun en particulier, et à chacun d'eux donne sa bénédiction et sa bague, puis, il meurt... Ce qui suit, va de soi. A peine le père est-il mort que chacun d'eux se présente avec sa bague et prétend être le chef de la maison. On examine, on querelle, on plaide. Mais en vain, la véritable bague ne pouvait se reconnaître... Pas plus qu'en ce moment la vraie croyance... Comme je le disais, les fils plaidèrent et chacun d'eux prêta serment devant le juge qu'il avait directement reçu sa bague de la main de son père, — ce qui était vrai, — après avoir depuis longtemps reçu la promesse de tous
les privilèges attachés à la bague, — ce qui n'était pas inoins vrai. — Le père, affirmait chacun d'eux, ne pouvait pas avoir eu L'idée de le tromper ; et plutôt que de concevoir un soupçon contre un si bon père, il devait, malgré son estime pour ses frères, les accuser de supercherie ; chacun d'eux ajoutait que s'il pouvait découvrir les traîtres, il s'en vengerait aussitôt... Le juge dit : Si vous ne me faites pas sur-le-champ comparaître votre père, je vous renvoie de mon tribunal. Pensezvous que je sois ici pour deviner des énigmes? Ou espéreriez- vous voir la vraie bague prendre la parole? Attendez cependant. Vous avez dit que la véritable bague avait la vertu surprenante de rendre son possesseur agréable à Dieu et aux hommes. Cela tranche la question. Car les fausses bagues ne sauraient avoir la même propriété. Eh bien, lequel de vous est le plus aimé des deux autres? Allons, parlez. Vous vous taisez ? Alors vos bagues n'ont qu'une vertu intérieure, mais point de vertu extérieure? C'est soi-même que chacun de vous aime le plus?... Ou, n'êtes-vous tous trois que des trompeurs trompés? Vos bagues ne sont vraies ni l'une ni l'autre. La vraie a probablement été perdue, et pour en dissimuler la perte, votre père en aura fait faire trois au lieu d'une... Ainsi donc, si vous ne voulez pas d'un conseil au heu d'une sentence, retirez-vous. Mais voici mon conseil. Prenez les choses comme elles sont. Chacun de vous tient de son père son anneau ; que chacun donc croie son anneau véritable. Il est possible que le père n'ait pas voulu prolonger plus longtemps la tyrannie d'une bague dans sa maison. Il est certain qu'il vous a aimés tous les trois également, puisqu'il n'a pas voulu en opprimer deux pour en favoriser un seul. Allons, que chacun de ses enfants, exempt de préjugés, imite son amour! Que chacun d'eux fasse ses efforts pour mettre en lumière la puissance
qui réside clans le chaton de sa bague ! Qu'il vienne en aide à cette puissance, par la douceur, par l'égalité du caractère, parla bienfaisance, par la plus absolue confiance en Dieu ! Et quand ensuite la puissance de la bague se sera manifestée dans vos arrière-petits-enfants, alors je vous cite à comparaître de nouveau dans des milliards d'années devant ce tribunal, où siégera un homme plus sage que moi qui prononcera. Allez ! — Ainsi parla le juge modeste.
La morale de ce conte est transparente, du reste Nathan sait à l'aide de cet apologue se tirer de l'embarras où le sultan Saladin pensait le jeter en l'interrogeant sur les trois religions positives. L'intrigue de la pièce est assez compliquée, et ce ne sont pas les situations plus ou moins habilement inventées des personnages qui doivent nous occuper le plus, mais l'observation des caractères mêmes. Nathan le Sage est généralement considéré comme le chef-d'œuvre de Lessing, aujourd'hui surtout que cette œuvre à portée philosophique est à la hauteur du siècle où nous sommes. Ce qui en fit tout d'abord le succès, c'est que l'auteur y essaya l'ïambe non rimé, qui est devenu le vers tragique en Allemagne. La destination première du poème de Nathan se reconnaît facilement : c'est un dialogue philosophique plutôt qu'un drame, dont la lecture intéressé, et dont la représentation ne se supporte qu'à l'aide de nombreuses et larges coupures. On a souvent dit qu'on ne joue presque jamais Nathan : c'est une erreur. Cette pièce est la plus connue et la plus fréquemment représentée en Allemagne parmi celles de notre auteur. Cependant il est d'autres comédies de Lessing qui sont plus appropriées au théâtre. Il faut en effet une grande puissance d'imagination pour se faire à l'idée de ce soudan, de ce templier et de ce marchand, discutant e1 phrasant à qui mieux mieux comme des docteurs ajie-
mands d'après la Réforme. Mais, malgré cette source d'invraisemblance, la croisade, les cieux enchantés de la Palestine, les magnificences de l'Orient, les chevaliers du Temple, le sultan Saladin, tout cela produit sur l'esprit une impression sérieuse.
Les caractères sont admirablement conçus et observés : et cependant ils manquent un peu de vitalité.
Nathan. — Écoutons ce qu'en dit madame de Staël.
« Le caractère de Nathan est d'une admirable simplicité. L'on s'étonne de l'attendrissement qu'il cause, quoiqu'il ne soit agité, ni par des passions vives, ni par des circonstances fortes. Une fois cependant on veut enlever à Nathan la jeune fille à laquelle il a servi de père. La douleur de s'en séparer serait amère... L'attendrissement de Nathan émeut d'autant plus, qu'il cherche à se contenir, et que la pudeur de la vieillesse lui fait désirer de cacher ce qu'il éprouve. Sa sublime patience ne se dément point, quoiqu'on le blesse dans sa croyance et dans sa fierté... La défaveur dans laquelle le nom de juif l'a fait vivre au milieu de la société, mêle une sorte de dédain pour la nature humaine à l'expression de sa bonté... »
« Le jeune templier, — c'est toujours madame de Staël qui parle, — a dans le caractère toute la sévérité de l'état qu'il professe... Il a dans l'âme quelque chose de farouche qui vient de la crainte d'être sensible... »
L'éloge est enthousiaste, et pourtant, chez madame de Staël, l'éloge n'est pas coutumier.
Le personnage de Récha, la jeune chrétienne adoptée par Nathan, la sœur du templier, que l'honnête homme s"est bien gardé d'élever dans la religion de ses pères, par respect pour ses propres principes, est le plus finement touché du poème. On aime en elle la tendresse pleine d'abandon, la supériorité des idées, jointe à la chaste innocence du cœur. Elle est l'âme de la pièce :
c'est vers elle que convergent les affections de tous. Quoiqu'elle n'ait pas subi les leçons philosophiques de Nathan, et ne partage point les utopies de son père adoptif, son caractère s'est adouci, son âme s'est élevée au contact du philosophe. Saladin est bien tel que la 1 égende nous l'a décrit : cependant on peut lui reprocher parfois trop de mignardise, on l'aimerait mieux dans toute la pureté de son vrai caractère.
Nous avons indiqué déjà la portée philosophique de Nathan le Sage. Lessing cherche à y démontrer qu'il existe, en dehors des religions positives, une religion rationnelle, la religion de l'homme. Cette utopie peut plaire dans la pièce, parce que la pièce en est l'habile défense et qu'elle ne nous j>résente que le beau côté de la médaille. Mais ce n'est point ici le lieu de discuter les théories de Nathan. Si l'on s'étonnait que Lessing ait fait d'un membre de la famille juive le héros de la tolérance et de la raison, il suffirait de rappeler, pour expliquer ce choix, l'étroite amitié qui unissait Lessing et Mendelssohn auquel il songeait sans doute en créant le type de Nathan.
Une autre pièce d'une importance assez minime dans son théâtre, les Juifs a, du reste, été écrite spécialement en vue de relever aux yeux de l'opinion la race israélite assez méprisée, comme on sait, au siècle dernier. Pour ne pas revenir plus tard à cette seconde pièce dont l'analyse n'apprendrait rien au lecteur sinon qu'il y avait des juifs honnêtes gens dès l'année 1749 et que souvent à cette époque on rejetait sur la race bien des méfaits dont elle n'était point coupable, nous dirons que nous voyons dans Nathan et les Juifs, une protestation courageuse contre les lois féodales de l'empire germanique. Afin de faire mieux apprécier le courage qu'il a fallu à Lessing pour écrire cette double protestation qui va peut-être un peu loin, car elle pose
l'antithèse entre le juif et le chrétien au détriment de celui-ci; souvenons-nous qu'alors le juif était le paria de la famille allemande, parqué dans certains quartiers des villes, obligé à porter haut bonnet, longue barbe et costume distinctif, inhabile à toutes les fonctions publiques. Ses biens appartenaient de droit au souverain qui pouvait d'un trait de plume se les approprier. Il y a quelques années encore qu'à Francfort-sur-le-Mein il ne pouvait jouir d'aucun droit civique; c'est à Francfort aussi que jadis l'édit des empereurs lui interdisait l'approche de la place du Rœmer, et le passage du pont de Sachsenhausen, sans qu'il fût accompagné d'une vieille femme — singulière coutume, qui existait ailleurs encore que dans la ville des empereurs. Nous ne ferons qu'une courte citation, afin de mettre en lumière un des meilleurs effets scéniques qu'il y ait au théâtre.
Un juif a sauvé un baron attaqué par des coupeurs de bourse, sur la grand'route. Le baron a une fille jeune, riche et jolie. La reconnaissance lui inspire l'idée d'offrir sa fille à son sauveur, dont elle s'est, elle aussi, vivement éprise. Mis en demeure d'accepter cette récompense magnifique, le juif est obligé, après bien des hésitations, de se découvrir. On attribue ses refus à l'exagération de la modestie, puis à la vanité. Plus on le serre de près, plus sa souffrance augmente. Enfin il n'y résiste plus, et son aveu va élever une barrière entre lui et ceux qui se donnaient à lui tout entiers.
« le voyageur (à part). Pourquoi aussi ne pas me découvrir? — Monsieur, la noblesse de votre conir pénètre mon âme. Mais prenez-vous-en à la fatalité, et et non à moi, si je ne puis agréer votre offre. Je suis...
« le baron. Déjà marié, peut-être?
- LE VOYAGEUR. Non...
« le baron. Eh bien! quoi?
« le voyageur. Je suis juif.
« le baron. Juif! cruel hasard!
« CHRISTOPHE. Juif!!
« Lisette. Juif!!!
« la jeune eille. Eh bien, qu'est-ce que cela fait?
« le baron. Faut -il donc qu'il y ait des circonstances où le ciel s'oppose lui-même à notre reconnaissance! »
Rencontrons- nous au théâtre beaucoup d'effets scéîiques aussi grands que celui-ci et beaucoup d'effets lussi bien notés qu'il l'est dans la bouche des différents personnages?
Après le poème dramatique, nous abordons deux trames aux allures vives et passionnées, aux dénoûnents ultra-tragiques. Le premier est Emilia Galotti.
Un prince débauché, et surtout faible aux insinua ions d'un courtisan corrompu, d'une âme vile, d'un nisérable prêt à tout pour aduler son maître et conserver sa faveur; — en contraste, une jeune fille pieuse, nodeste, innocente, qui s'effraie du péril auquel elle a ité violemment exposée, et qui se réfugie dans la nort pour y échapper; — ce courtisan, rompu à toutes es intrigues, doué de finesse, d'adresse, d'astuce, et qui l'a qu'un défaut, c'est d'avoir le crime trop facile ; — me comtesse de comédie, ancienne maîtresse du prince, \\\i se jette à la traverse de la nouvelle passion du srince et qui amène chez son amant, les parents de la eune fille afin de sauver celle-ci. en se vengeant ellenême; — un noble gentilhomme, intraitable en tout ce nii touche à l'honneur ; voilà les caractères principaux
de là pièce. Ils engendrent le drame, lequel est bien tracé, bien conduit, et après une succession d'incidents propres à tenir le spectateur en haleine, se ferme sur une douce parole et sur un beau coup de poignard. Le gentilhomme a frappé sa fille dans un moment d'égarement douloureux. Emilia elle-même le suppliait de la tuer pour la sauver. Lisons ces quelques lignes de dialogue. La scène se passe dans le palais d i prince.
» emilia. {Elle a voulu se frapper du poignard que son père tient à la main, mais le père le lui a arraché.) Eh bien, il suffira d'une épingle à cheveux! {Elle porte la main à ses cheveux pour en chercher une; elle saisit la rose qui les pare.) Tu es encore là?... A terre, tu ne conviens
pas aux cheveux d'une comme mon père veut que je
devienne...
« odoakdo. Oh î ma fille !
■• emilia. Mon père, si ie vous devinais ! Non certes, ce n'est pas cela non plus que vous voulez. Autrement vous ne trembleriez pas ainsi. {Avec amertume, tandis qu'elle effeuille la rose.) Autrefois il y eut un père, qui pour arracher sa fille à l'infamie, lui plongea d'une main ferme l'acier dans le cœur... Il lui donnait ainsi une seconde fuis la vie. Mais de tels faits sont d'autrefois. De tels pères, il n'y en a plus.
« odoaedo. Si, ma fille, si! (77 la poignarde.) Dieu! qu'ai-je fait. {Elle tombe, il la reçoit dans ses Iras.)
■• emilia. Vous avez tranché la rose avant que la tempête l'eût effeuillée. Laissez-la moi baiser cette main paternelle. ••
La victime est pure, et si elle a demandé la mort à sun père, ce n'est pas qu'elle craigne la violence. Ce qu'elle redoute, c'est la séduction. Elle, la jeune fiancée, qui allait monter à l'autel pour y épouser celui qu'elle aime, au moment cù elle a été enlevée par les gens de
ce prince italien qui s'appelle Ettore Gonzaga de Guastalla (un nom qu'on pourrait remplacer par bien d'autres, à l'époque où nous sommes), elle redoute les tentatives qui seront faites par le séducteur sur sa vertu.
« La violence, la violence qui est-ce qui ne peut pas la braver, la violence ! Ce qu'on appelle la violence, ce n'est rien. La vraie violence, c'est la séduction. Mon père, j'ai le sang aussi jeune, aussi ardent qu'une autre. Mes sens sont des sens. Je ne résisterai pas, je ne serai pas forte... C'est pour n'éviter rien de pis que des milliers de vierges se sont précipitées dans les flots, et elles sont saintes!... Donnez-moi, mon père, donnez-moi ce poignard. »
Cet enthousiasme de la mort a affolé le vieux père, et il a frappé pour sauver la vertu de sa fille et l'honneur de son nom. La jeune fille s'accuse elle-même devant le prince qui survient. Du reste voici le châtiment du débauché.
« odoaedo. (Après avoir déposé doucement. sa fille sur le sol.) La voilà !... Et maintenant, prince, vous plaîtelle encore? Excite-t-elle encore vos appétits? Encore, dans ce sang qui crie vengeance contre vous ? (Après un silence.) Mais vous attendez la fin de tout ceci. Vous attendez peut-être que je tourne le fer contre moi-même, et que je finisse mon action comme une fade tragédie. Vous vous trompez. Le voici. (Il jette le poignard aux pieds du prince .) Le voici! le témoin sanglant de mon crime. Je pars, je vais me constituer prisonnier. Je pars et. je vais vous attendre comme juge... Et puis, là ^aut, je vous ajourne devant notre Juge à tous ! »
Il y a peut-être de la tirade à effet dans ces paroles ; mais Galotti parle sous la pression de la colère, qui seule explique son coup de poignard. Si l'on rencontre à&n.<3,Emilia Galotti des ombres, on y trouve aussi des
rayons. Le premier acte est plein de naturel, il est vif et spirituel. Le drame tout entier renferme de grands effets scéniques : ainsi l'entrée de la mère, de la comtesse Orsina, de Galotti, sont de beaux coups de théâtre qui doivent vivement enlever le spectateur. La scène ou Marinelli, le courtisan, gagne le prince et l'amène au crime, est des plus habiles.
Il n'est point facile de donner une analyse raisonnée des beautés de cette tragédie ou drame. C'est là une de ces œuvres concrètes qu'il faut juger d'ensemble, et qu'on ne saurait disséquer pièce à pièce, sans les défigurer. Un jeune homme, rompu à la séduction, se fait aimer d'une noble et innocente jeune fille. Il pourrait l'épouser, mais un vil intérêt d'argent l'en empêche. La colère et la rage arment du poison la main d'une maîtresse délaissée, et Sara meurt dans les bras de son père, repentante et par donnée. Mellef ont — c'est le séducteur — aimait vraiment Sara, et, de désespoir, il se frappe et meurt aussi en recevant la bénédiction du père outragé. Voilà toute l'action, mais les caractères ! Oh ! il a une palette aux plus riches couleurs, Lessing ! sa touche est délicate, et ses portraits sont d'une finesse charmante de modelé.
Quelle âme douce et mélancolique que Sara ! Piété filiale et amour, confiance de l'innocence et remords, tels sont les sentiments qui l'animent tour à tour et nous la présentent sous les aspects les plus propres à intéresser et à émouvoir. On pourrait dire que le rôle de Sara aspire en quelque sorte la sympathie par tous les pores. Il y a là Waitwell, un type de fidélité dômes-
tique ; Marwood, une débauchée de la pire espèce; Mellefont, un homme qui n'est, au demeurant, ni pire ni meilleur que le grand nombre, mais que la cupidité et les habitudes du vice ont gâté ; sir William, un père à l'âme généreuse. Ce sont les incidents créés par l'auteur qui seuls font marcher l'action ; les invraisemblances ne manquent point au cours de la pièce. Enfin, on ne sait trop pourquoi Mellefont se tue, quand sir William lui tend les bras au dessus du cadavre de Sara, 3n l'appelant son fils. En épargnant sa vie, Lessing aurait diminué l'horreur qu'inspire au dénoûment ce double meurtre; en même temps, il serait demeuré plus près de la nature. Mellefont avait mieux à faire qu'à mourir ; il lui restait à remplir un devoir sacré, celui de de la consolation. Ici, enfin, plus encore que dans Emilia Galotti, trop de tirades à effet sur les lèvres de Sara et de Mellefont, à l'heure de la mort. Toutes ces longues dissertations philosophiques ne sont point dans la nature.
Si Emilia G-alotti nous représente les vices des régents d'alors, Miss Sara nous montre les habitudes débauchées des fils de la noblesse, qui ne valaient guère mieux que les souverains ; et, ce qu'il y a de curieux à noter c'est que, c'est à l'occasion de cette pièce que Lessing inventa, dans l'édition de 1755 de ses œuvres ce titre de Tragédie bourgeoise, ce qu'aujourd'hui nous nommons un drame, par opposition à la tragédie classique.
MINNA DE BARNHELM (1763)
Par Minna, nous entrons dans le véritable domaine de la comédie, et de la bonne comédie de mœurs. La science de Lessing y brille dans tout son éclat, dans le développement des caractères ! L'intrigue est presque nulle, et sans incidents. Et cependant la lecture de cette pièce intéresse, et la représentation en est très fréquente de nos jours encore, sur les théâtres nationaux. C'est la première comédie véritablement allemande, nous présentant des mœurs et des caractères tout à fait allemands. Elle fut jouée pour la première fois, le 28 septembre 1767, à Hambourg, puis en 1768, à Berlin, où elle avait été interdite d'abord parce qu'on y mettait en scène un soldat, c'est à dire un membre de l'Arche sainte.
Un honnête homme, type de la loyauté militaire, a connu en campagne une jeune fille de grande famille : les anneaux des fiançailles ont été échangés, selon l'antique coutume qui subsiste encore en Allemagne. Mais le malheur immérité a depuis frappé Tellheim dans sa fortune, dans sa position, dans sonhonneurde soldat. L'amour de la fiancée n'en a pas diminué : elle lutte contre les hésitations peut-être trop opiniâtres de l'homme d'honneur qui, devenu malheureux, refuse, par une loyale susceptibilité, d'exécuter les engagements contractés aux temps heureux. La fiancée met tout en œuvre pour vaincre les résistances de Tellheim, et cependant ses efforts seraient inutiles, si justice n'était enfin rendue à l'officier.
Tellheim est un caractère admirable : il n'a qu'un ridicule, c'est l'exagération du point d'honneur ; Minna est une âme aimante qui ne veut reconnaître aucun
obstacle à l'exécution de la parole donnée ; Françoise, sa suivante, est une soubrette du meilleur aloi. Son babil égaie et mouvementé la pièce. Ses amours avec le brave et fidèle Werner, un autre type, celui-là, du dévoûment , arrivées à terme à la dernière réplique , font bon effet sur le tout. Werner n'est que maréchal des logis, mais il va reprendre du service et elle aurait bien mérité de devenir madame la générale. Juste, le goujat du major, est un domestique idéal, et qui n'est pas bête, surtout lorsqu'il s'agit de défendre les intérêts de son maître.
On cite comme des chefs-d'œuvre, les scènes avec l'aubergiste (act. I, se. lre), avec son maître (act. I, se. 8), et avec Françoise (act. III, se. 2). Vivacité de dialogue, esprit de repartie et convenance de style, tout se trouve dans ces morceaux. Nous ne pouvons résister au désir de donner au moins la dernière de ces trois scènes.
« juste. Votre serviteur.
« Françoise. Je ne voudrais pas d'un tel serviteur.
« juste. Là, là, pardonnez -moi cette manière de parler. J'apporte un billet de mon maître pour votre maîtresse, la noble demoiselle..., sa sœur... -N'est-ce pas ainsi, sa sœur?
« feançoise. Donnez. (Elle lui arrache la lettre des mains.)
« juste. Soyez assez bonne , vous fait dire mon maître, pour la remettre. Ensuite soyez assez bonne, vous fait dire mon maître, — n'allez pas croire au moins que moi je vous demande quelque chose.
« erançoise. Après?
" juste. Mon maître entend ses affaires. Il sait que, pour arriver aux demoiselles, il faut s'adresser aux filles de chambres, — à ce que je m'imagine; — vous aurez donc la bonté — vous envoie dire mon maître —
de lui faire dire s'il ne pourrait pas avoir le plaisir de vous entretenir un petit quart d'heure.
•■ FRANÇOISE. Moi?
« juste. Oui , vous ! — Seulement un mignon petit quart d'heure, mais seule, toute seule, en tête à tête, entre quatre yeux. Il aurait quelque chose de très important à vous dire.
« Françoise. Bien ! Moi aussi , j'ai beaucoup de choses à lui dire. Il n'a qu'à venir, je serai à ses ordres.
'- juste. Mais, quand peut-il venir? Quel moment vous convient le mieux? Sur la brune?
« Françoise. Que voulez -vous dire là? — Votre maître peut venir à l'heure qu'il préférera... Sur ce, filez.
« juste. De grand cœur. (77 veut s'en aller).
« Françoise. Écoutez donc, encore un mot. Où sont les autres domestiques du major?
« juste. Les autres? Ici, là, partout.
•• pbançoise. Où est Guillaume?
- juste. Le valet de chambre? Le major le laisse voyager.
•• Françoise. Ah! Et Philippe, où est-il?
« juste. Le chasseur? Monsieur l'a donné à quelqu'un pour l'employer.
« Françoise. Parce qu'il n'a plus de chasses, sans doute. — Mais Martin?
« juste. Le cocher? Il est parti à cheval.
- Françoise. Et Fritz?
« juste. Le coureur? Il a pris de l'avancement.
« Françoise. Où étiez-vous donc, vous, quand le major était chez nous en quartiers d'hiver, dans la Thuringe? X'étiez-vous pas encore à son service?
•< juste. Pardon, j'étais son goujat, mais j'étais malade à l'ambulance.
« Françoise . Son goujat ? Et maintenant vous êtes ? . . .
« juste. Son Michel-Morin : son valet de chambre et son chasseur, son coureur et son goujat.
« Françoise. Il faut que je l'avoue, pour éloigner tant de gens intelligents, tant de braves gens et garder justement le plus mauvais de tous, je voudrais bien savoir ce que votre maître a trouvé en vous...
« juste. Peut-être un honnête garçon.
" Françoise. Cela n'empêche pas d'être diablement peu de chose, quand on n'est qu'honnête. Guillaume était un autre homme, et cependant le maître le fait voyager?
« juste. Oui, il le laisse voyager, parce qu'il ne peut faire autrement.
« Françoise. Comment cela?
« juste. Oh! Guillaume retirera tous les honneurs possibles de son voyage. Il a emporté toute la garde robe du maître.
« Françoise. Quoi ! il ne s'est pourtant pas enfui avec cette garde-robe?
« juste. On ne peut pas précisément le dire. Mais, quand nous avons quitté Nuremberg, il s'est contenté de ne pas nous suivre avec la garde-robe.
« Françoise. Oh! le fripon!
« juste. C'était un homme complet. Il savait friser, raser... et charmer. N'est-il pas vrai?
" Françoise. Mais, le chasseur, à la place du major, je ne l'aurais pas renvoyé. S'il ne lui était plus utile comme chasseur, au moins était-ce un garçon entendu A qui l'a-t-il donc donné ?
« juste. Au commandant de Spandau.
" Françoise. De la forteresse? La chasse sur les remparts ne doit pas être considérable.
« juste. Aussi Philippe ne chasse- t-il plus.
« Françoise. Que fait-il donc?
•• juste. Il traîne la brouette.
2i L'OEUVRE DRAMATIQUE DE LESSING
■ fkançoise. La brouette?
" juste. Rien que pour trois ans. Il avait organisé un petit complot dans la compagnie du maître : il s'agissait de traverser avec six hommes les avantpostes.
" Françoise. J'ensuis atterrée, le scélérat!
« juste. Oh! c'est un garçon habile! Un chasseur qui, à cinquante lieues à la ronde, par forêts et marais, connaissait toutes les pistes, toutes les passées. Et un tireur !
« fraxçoise. Bien, mais, au moins le major a-t-il encore son cocher?
•• juste. Ai-je dit cela?
'•' Françoise. Je le pensais, puisque vous disiez qu'il était parti à cheval. Il reviendra donc?
« juste. Le pensez-vous.
« Françoise. Où donc est-il allé à cheval?
« juste. Il y aura tout à l'heure deux mois et demi qu'il est parti sur le dernier cheval de selle du maître... pour aller au gué.
« Françoise. Et il n'est pas encore de retour ! Oh ! le gibier de potence !
« juste. Peut-être s'est-il noyé dans le gué, ce brave cocher ! C'était un cocher excellent. Il avait conduit pendant dix années à Vienne. Quand les chevaux étaient lancés à pleine course, il n'avait qu'à faire : ho ! et ils s'arrêtaient aussitôt comme des murailles. Et puis c'était un savant maquignon.
- Françoise. Maintenant l'avancement du coureur m'inquiète.
» juste. A tort, à tort, il a trouvé ce qu'il méritait. Il est passé tambour dans un régiment de la garnison.
•• Françoise. Je m'imaginais quelque chose de pareil.
« juste. Fritz s'était accroché à une femme de débauche, il découchait toutes les nuits, il faisait partout
des dettes au nom du maître, et mille- tours infâmes. Bientôt le major vit qu'il voulait à toute force se faire.. . {Il indique par un geste la pendaison) le major le remit dans le bon chemin.
« feançoise. Oh! le polisson!
« juste. Mais c'était un parfait coureur, c'est certain. Quand le maître lui donnait cinquante pas d'avance, il ne pouvait, avec son meilleur trotteur, le rejoindre. Au contraire, Fritz pourrait donner mille pas d'avance sur lui à la potence, que je gagerais ma tête qu'il la rattraperait. — Mais ils étaient tous vos bons amis, n'estce pas, jeune fille? Le Guillaume et le Philippe, le Martin et le Fritz. — Maintenant, Juste vous salue. »
En dehors des sentiments qui font mouvoir l'action, Lessing, toujours philosophe, proteste contre la coutume de ces temps où les princes vendaient leurs sujets pour la défense de causes qui leur étaient étrangères, où les hommes de guerre eux-mêmes se mettaient à prix d'or au service du plus offrant, de ces temps de lansquenets. C'est Tellheim qui flétrit cet usage immoral. Écoutonsle parler. Il s'adresse à son fidèle Werner.
« Ne me fais pas penser mal de toi, Werner. Ce n'est pas avec plaisir que j'ai appris ce que Juste m'a dit. Tu as vendu ta terre et tu veux de nouveau courir le monde. Ne me fais pas croire que ce n'est pas tant le métier que tu aimes , que l'existence désordonnée et débauchée qu'on y mène- On doit être soldat pour son pays, ou par amour de la cause pour laquelle on prend les araes. Mais, servir sans but, ici aujourd'hui , là demain , cela s'appelle voyager en garçon boucher, rien autre. »
Vous le voyez , notre auteur ne s'était pas seulement fait l'adversaire de l'intolérance religieuse, il s'était fait aussi l'adversaire d'un abus si autorisé à l'époque où il écrivait.
Un dernier mot sur Mima. Ici comme dans Molière, chacun parle sa langue : Tellheim parle en homme du monde quïnspirent toujours les principes de l'honneur et la générosité de l'âme ; Minna, en jeune fille ardente et aimante, que les obstacles irritent et que les impatiences font aller quelquefois jusqu'à la raillerie la mieux trempée. Werner, Juste et l'aubergiste ont aussi leur vrai langage, un peu soldatesque chez le premier, populaire et imagé chez le second, doucereux ou insolent chez le dernier. Françoise, nous l'avons dit, est une fille de cœur et de sens : elle sait manier l'arme vibrante de la parole, et tient toujours prêtes pour tous et pour chacun, répliques affilées de frais. Ce qu'on peut blâmer dans Minaa. c'est l'absence de mouvement dramatique ; ce sont les scènes de Riccaut de la Marlinière, une faute grave au point de vue des convenances, en même temps qu'elles sont une ressource maladroite de théâtre puisqu'elles retardent et allanguissent l'action. Ici comme dans toutes les œuvres de Lessing la passion pérore un peu trop; il y a des longueurs, qu'il est même absolument nécessaire de retrancher à la scène. Mais il y a de belles idées et de nobles caractères : c'est une bonne comédie.
LE JELTK SAVANT (1754-1767)
Damis est un type ignoré de nos jours, que Ton ne pâlit plus guère sur les livres, et que l'on ne met plus guère la science avant tout dans ce monde. Les bizarreries du jeune savant n'en sont pas moins récréatives, depuis le premier mot jusqu'au dernier de son rôle. Il possède le latin, le grec, l'hébreu, le français, l'italien, l'anglais... six langues! sans compter sa langue mater-
L'ŒUVRE DRAMATIQUE DE LESSING -il
nelle, et il a vingt ans. Son père veut le marier, mais il a épousé la science et ne veut entendre parler d'autres liens : jusqu'à quarante ans, si on lui demande pourquoi il ne se marie pas, il répondra qu'il est encore trop jeune; au delà de quarante ans, il dira qu'il est trop vieux pour se marier. Cela désespère le père de Damis, Chrysandre, un vieux marchand assez amusant lui aussi par son pédantisme, citant à tort et à travers les Grecs et les Latins, Chrysandre use de toutes les ressources de son esprit pour le marier à une sienne pupille et pour mettre ainsi fin à un gros procès, car si le pédantisme de son fils a déteint sur lui, avant d'être un beau parleur il était un négociant intéressé. Damis n'épouse pas la pupille, renonce à la créance, Chrysandre la donne à celui qu'elle aime, et le jeune savant reste... savant. Son caractère est un peu outré; mais c'est un si comique ridicule que le pédantisme d'un garçon de vingt ans, qu'on pardonne facilement à l'auteur les quelques exagérations qu'on rencontre. Antoine, le serviteur de Damis, est un vrai valet de comédie, façon Térence et Molière, bien nécessaire à la marche de l'action. Antoine sous son apparente bêtise, est un fin drôle, prompt à la réplique et sachant faire flèche de tout bois.