‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 126 sur 138 · SCÈNE V La comtesse ORSINA, MARINELLI · texte numérisé non relu

SCÈNE V La comtesse ORSINA, MARINELLI

marinelli. L'avez-vous entendu de sa propre bouche, madame la comtesse, ce que vous ne vouliez pas admettre, venant de la mienne?

orsina {atterrée). L'ai-je véritablement entendu ?

marinelli. Véritablement.

orsina (avec émotion). « Je suis occupé, je ne suis pas seul. » Est-ce là toute l'excuse que je mérite? Qui est-ce qu'on renvoie de cette manière ? Les importuns, les mendiants. Avec moi, plus de feintes, plus le moindre mensonge... Occupé? Avec qui donc? Pas seul? Qui donc est chez lui?... Voyons, Marinelli; par pitié, mon cher ftfaririelli, mentez -moi au moins de votre côté. Qu'est-ce que vous coûtera un mensonge?... Qu'a-t-il à faire? Qui est chez lui? Dites*moi, dites-moi la première chose qui vous viendra sur les lèvres, et je m'en vais.

marinelli (à lui-même). A cette condition, je puis lui dire une partie de la vérité.

orsina. Eh bien? Vite, Marinelli, et je m'en vais. Il a dit aussi, le prince : « A une autre fois, ma chère comtesse! » N'a-t-il pas dit cela?... J'ai sa parole, et, afin de ne lui donner aucun prétexte pour manquer à sa parole, vite, Marinelli, votre mensonge, et je m'en vais.

marinelli. Le prince, en vérité, ma chère comtesse,

n'est pas seul. Il y a chez lui des personnes qui ne lui laissent pas un instant de loisir, des personnes qui viennent d'échapper à un grand péril. Le comte Appiani...

oesina. Serait chez lui? C'est dommage que je ne puisse pas donner dans ce mensonge. Vite, un autre... Le comte Appiani, si vous ne le savez pas encore, vient d'être assassiné par des brigands. J'ai rencontré aux portes de la ville, sa voiture ramenant son cadavre... Ou bien, n'est-ce paslui? L'aurais-je rêvé?

maeinelli. Malheureusement, non, vous ne l'avez pas rêvé... Mais les autres personnes qui étaient avec le comte ont eu le bonheur de se réfugier dans ce château. C'est sa fiancée et la mère de sa fiancée, avec lesquelles il allait pour la célébration de son mariage, à Sabionetta.

oesina. Ces personnes? Elles sont chez le prince? La fiancée? Et la mère de la fiancée?... La fiancée est-elle belle?

maeinelli. Son désastre a extrêmement touché le prince.

oesina. Je l'espère bien, quand même elle serait laide. Car son sort est terrible... Pauvre bonne jeune fille! au moment où il allait être à toi, pour toujours, pour toujours, il t'est ravi... Qui est-elle donc, cette fiancée? Est-ce que je la connais? Il y a si longtemps que j'ai quitté la ville, que je ne sais plus rien.

maeinelli. C'est Eniilia Galotti.

oesina. Qui? Emilia Galotti? Emilia Galotti? Prenez garde, Marinelli, que je prenne ce mensonge pour vérité !

maeinelli. Comment cela?

•oesina. Emilia Galotti ?

maeinelli. Que vous devez à peine connaître...

oesina. Oh! d'aujourd'hui seulement... Sérieusement, Marinelli, Emilia Galotti? Emilia Galotti serait l'infortunée fiancée que le prince console?

maeinelli (ci part). Ne lui en ai -je pas trop dit?

oesina. Et le comte Appiani était le fiancé? L'Appiani tué d'un coup de feu?

31 i EMILIA GALOTTI

maeixelli. Lui-même.

oesixa. Oh ! bravo ! bravo ! (Elle bat des mains.)

maeixelli. Comment donc?

obsina. Je voudrais pouvoir embrasser le démon qui lui a in spire cela!

3IAEIXELLI. A qui? inspiré cela?

obsina. Oui, je voudrais pouvoir l'embrasser. Et quand même ce serait vous, ce démon, Marinelii.

maeixelli. Comtesse !

obsina. Venez ici! Regardez-moi fixement, les yeux dans les yeux !

mabixelli. Eh bien?

oesixa. Ne devinez-vous pas ce que je pense?

maeixelli. Comment le pourrais-je deviner?

oesixa. Vous n'y avez pris aucune part?

vlakixelli. A quoi?

obsixa. Jurez!... Non, ne jurez pas! Vous pourriez commettre un péché de plus... Ou plutôt, jurez... Qu'est-ce qu'un péché de plus ou de moins pour qui est damné ! N'y avez-vous pris aucune part?

maeixelli. Vous m'effrayez, comtesse.

oesixa. Vraiment? Eh bien, Marinelii, votre bon cœur ne soupçonne même rien ?

maeixelli. Rien, de quoi?

oesixa. Bien; alors, je vais vous révéler quelque chose... quelque chose qui vous fera dresser tous les cheveux sur la tête. Mais ici, tout près de la porte, quelqu'un pourrait nous entendre. Venez ici... et... (Posant le doigt sur ses lèvres.) Entendez ceci, tout à fait sous le secret, tout à fait sous le secret. (Elle approche sa bouche de son oreille, comme si elle voulait le lui chuchoter à V oreille, et crie à lue tête.) Le prince est un assassin !

MAEixELLi. Comtesse! comtesse!... perdez-vous l'esprit ?

oesixa. Je perds l'esprit?... Ha! ha! ha! (Riant à gorge déployée.) Rarement, jamais peut-être je n'ai été plus contente de mon esprit que maintenant... C'est positif, Marinelii,... mais cela reste entre nous... (Bas.)

Le prince est un assassin! l'assassin du comte Appiani ! Ce ne sont pas des brigands, ce sont des suppôts du prince, c'est le prince qui l'a tué.

maeinelli. Comment une atrocité pareille vous peutelje venir aux lèvres, à la pensée?

oesina. Quoi? C'est tout naturel. C'est à cette Emilia Galotti... qui est ici chez lui... dont le fiancé devait ainsi s'en aller de ce monde, blessé à la gorge et à la tête... à cette Emilia Galotti que le prince, ce matin, sous le portique des Dominicains, a parlé longuement. Je le sais, mes espions l'ont vu. Ils ont même entendu ce qu'il lui disait... Eli bien, mon bon monsieur, ai-je perdu l'esprit ? Je fais rimer assez passablement, je crois, ce qui s'accorde ensemble. Ou tout cela s'enchaîne-t-il encore par hasard? Pour vous, est-ce encore le hasard? Oh! Marinelli, vous connaissez aussi mal la méchanceté des hommes que la Providence.

maeinelli. Comtesse, vous risqueriez votre tête...

oesina. Si j'en disais davantage! Tant mieux, tant mieux! Demain, j'irai le crier sur le marché... Et celui qui me contredit... celui qui me contredit... c'est le complice de l'assassin... Adieu... (Au moment de sortir, elle rencontre à la porte le vieux Galotti qui entre précitamment.)

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