‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 136 sur 138 · SCÈNE VII Emïlia GALOTTI, Odoaedo GALOTTI · texte numérisé non relu

SCÈNE VII Emïlia GALOTTI, Odoaedo GALOTTI

emïlia. Comment, vous ici, mon père?... Et seul?... Et ma mère? Elle n'est pas ici ?:.. Et le comte? Il n'est pas ici ? Et vous êtes si agité, mon père?

odoaedo. Et toi, si calme, ma fille?

emïlia. Pourquoi pas, mon père?... Ou rien n'est perdu, ou tout. Que nous puissions être calmes, ou que nous devions l'être, cela ne revient-il pas au même !

odoaedo. Mais que penses-tu que soit l'accident?

emïlia. Que tout est perdu... et que nous n'en devons pas moins être calmes, mon père.

EMIIIA GALOTTI 333

odoaedo. Et tu serais calme, par cela seul que tu le dois?... Qui es-tu? Une jeune fille? Mon enfant? L'homme et le père devraient-ils rougir ainsi devant toi? Mais écoute : qu'appelles-tu : tout perdu? Est-ce, que le comte soit mort?

emilia. Et pourquoi serait-il mort? Pourquoi? Ah ! C'est donc vrai, mon père? Elle est donc vraie, toute l'effrayante histoire que j'ai lue dans les yeux humides et irrités de ma mère?... Où est-elle allée, mon père ?

odoardo. En avant... nous allons la suivre.

emilia. Le plus tôt sera le mieux. Car, si le comte est mort, s'il est mort pour cela... pour cela! Pourquoi nous arrêter encore ici? Fuyons, mon père.

ODOAEDO. Fuir? Quelle nécessité?... Tues et tu resteras entre les mains de ton ravisseur.

emilia. Je resterai entre ses mains?

odoardo. Et seule, et sans ta mère, et sans moi.

emilia. Moi, seule entre ses mains? Jamais, mon père... ou, c'est que vous ne seriez pas mon père... Moi, seule entre ses mains?... Bien, abandonnez-moi, abandonnez-moi seulement... Certes je veux voir qui m'arrêtera, qui me contraindra... Quel est cet homme qui peut contraindre un homme.

odoaedo. Je te croyais calme, ma fille.

emilia. Je le suis. Mais qu'appelez-vous être calme? Est-ce se croiser les bras? Est-ce endurer ce qu'on ne devrait pas endurer ? Est-ce souffrir ce qu'on ne devrait pas souffrir ?

odoaedo. Ah ! si tu penses ainsi, laisse-moi te serrer dans mes bras, ma fille. J'ai toujours dit que la nature a voulu faire de la femme son chef-d'œuvre. Mais elle s'est trompée d'argile ; elle l'a prise trop fine. Autrement, tout serait meilleur en vous qu'en nous. Ah ! ton calme est tel que j'ai retrouvé le mien. Laisse-moi t'enibrasser, ma fille!... Pense seulement à ceci : sous le prétexte d'une instruction judiciaire. — Oh ! l'infernale bouffonnerie ! — il t'arrache de mes bras et te conduit chez la Grimaldi.

emilia. De vos bras? chez la Grimaldi? Il veut, il veut. Mais si. nous, nous ne voulons pas, mon père !

odoaedo. Cela m 3 mit aussi clans une telle fui que je saisissais déjà ce poignard... (Il le sort.) pour percer le cœur à l'un des deux, à tous les deux!

emilia. Non pas. mon père: par le Ciel! Cette vie est tout ce qu'ont les vicieux... A moi, mon père, à moi ce poignard!

odoaedo. Enfant, ce n'est pas une épingle à cheveux.

emilia. Les épingles à cheveux feraient au besoin l'office de poignard... C'est indifférent.

oioaedo. Quoi? En serais-tu arrivée là? Non pas, non pas. Reviens à toi... Toi aussi, tu n'as qu'une vie à perdre.

emilia. Et qu'une innocence aussi !

odoaedo. Qui est au dessus de toute violence...

emilia. Mais non. au dessus de toute séduction... La violence, la violence, qui est-ce qui ne peut pas la braver la violence? Ce qu'on appelle la violence, ce n'est rien. La vraie violence, c'est la séduction. Mon père, j'ai le sang aussi jeune, aussi ardent qu'une autre. Mes sens sont des sens. Je ne résisterai pas, je ne serai pas forte. Je connais la maison des Grimaldi. C'est la maison du plaisir. Une heure passée là, sous les yeux de ma mère, et il s'est élevé tant de tumulte dans mon âme, que les pratiques les plus sévères de la piété ont pu à peine en une semaine l'apaiser. De la piété, oui, et de quelle piété!... C'est pour n'éviter rien de pis que des milliers de vierges se sont précipitées dans les flots, et elles sont saintes... Donnez-moi. mon père, donnez-moi ce poignard.

odoaedo. Ah! si tu connaissais, ce poignard!

emilia. Que je le connaisse, ou non... un ami inconnu est aussi un ami... Donnez-le moi, mon pare, donnez-le moi.

odoaedo. Si je te le donne... alors! (Il le lui donne.)

emilia. Alors! (Elle le saisit pour s'en frapper; son père le lui arrache.)

EMILIA GALOTTI 3:t.i

odoardo, Vois, quelle promptitude! Non, ce n'est pas fait pour ta main.

emilia. C'est vrai, il suffira d'une épingle à cheveux! {Elle porte les mains à ses cheveux, pour en chercher une : elle saisit la rose.) Tu es encore là?... A terre! Tu ne conviens pas aux cheveux d'une... comme mon père veut que je devienne.

odoardo. 0 ma fille !

emilia. 0 mon père, si je vous devinais!... Non, certes, ce n'est pas cela non plus que vous voulez. Autrement vous ne trembleriez pas ainsi. (Avec amertume, pendant qu'elle effeuille la rose.) Autrefois il y eut un père qui pour arracher sa fille à l'infamie, lui plongea d'une main ferme, l'acier dans le cœur... Il lui donnait ainsi une seconde fois la vie. Mais de tels faits sont d'autrefois. De tels pères, il n'y en a plus.

odoardo. Si, ma fille, si ! (Il la poignarde.) Dieu ! qu'ai-je fait? (Elle tombe; il la reçoit dans ses bras.)

emilia. Vous avez brisé la rose, avant que la tempête l'eût effeuillée. Laissez-la moi baiser, cette main paternelle.

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