‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 22 sur 138 · SCÈNE IX NATHAN, AL-HAFI · texte numérisé non relu

SCÈNE IX NATHAN, AL-HAFI

al-hafi. Ha ! ha ! J'allais de nouveau chez vous. nathan. Est-ce donc si pressé? Qu'attend-il donc de moi?

al-hafi. Qui?

nathan. Saladin... j'y vais, j'y vais. al-hafi. Chez qui? Chez Saladin?

nathan. N'est-ce pas Saladin qui t'envoie? al-hafi. Moi? non. A-t-il déjà envoyé?

nathan. Oui, sans doute, il a envoyé.

al-hafi. Eh bien, c'est cela même.

nathan. C'est cela même? Quoi?

al-hafi. C'est que... ce n'est point par ma faute : Dieu sait que ce n'est point par ma faute. — Que n'aije pas dit de vrai et de faux, sur votre compte, pour empêcher cela!

nathan. Empêcher quoi? Qu'est-ce donc?

al-hafi. Que vous êtes maintenant devenu son defterdar. Je vous plains. Mais je ne veux pas en être témoin. Je m'en vais sur l'heure, je m'en vais. Vous savez déjà où, et vous connaissez le chemin... Si vous avez quelque chose à mander sur la route, parlez : je suis à votre service. Sans doute il ne faut pas que ce soit plus qu'un homme nu ne peut porter. Je m'en vais, parlez vite.

nathan. Réfléchis donc, Àl-Hafi. Réfléchis que je ne sais encore rien du tout. Que bavardes-tu là?

al-hafi. Vous allez donc les porter tout de suite, les bourses (1)?

nathan. Les bourses?

al-hafi. Eh bien, oui, l'argent que vous devez avancer à Saladin.

nathan. Ce n'est que cela?

al-hafi. Il me faudrait vous voir de plein gré, jour par jour, dévorer jusqu'aux os? Il me faudrait voir de plein gré la prodigalité emprunter, emprunter et encore emprunter à la charité prudente, jusqu'à ce que, dans ses greniers vides, périssent de faim les pauvres souris qui y sont nées?... Vous vous imaginez peut-être que celui qui a besoin de votre argent, saura suivre vos bons conseils?... Oui, il suivra vos conseils! Quand Saladin s'est-il laissé donner un conseil?... Songez seulement, Nathan, à ce qui vient de m'arriver avec lui.

nathan. Eh bien?

al-hafi. J'arrive chez lui, au moment où il jouait aux échecs avec sa sœur. Sittah ne joue pas mal; et la partie que Saladin croyait avoir perdue , qu'il avait

(1) Une biurse est uae somme de 500 piastres (150 à 165 francs).

déjà donnée, était encore là. J'y regarde et je m'aperçois que la partie était loin d'être perdue.

nathan. Alors, quelle découverte pour toi !

al-hafi. Il n'avait qu'à garer le roi de l'échec, en le mettant derrière le pion... Si je pouvais seulement vous montrer tout de suite le coup !

nathan. Oh! je te crois sur parole.

al-hafi. Car alors la tour avait le champ libre : et la partie était finie... Je veux le lui montrer et je rappelle... Devinez !

xathan. Il n'a pas été de ton avis?

al-hafi. Il ne m'écoute pas et bouleverse dédaigneusement le jeu...

nathan. Est-il possible V

al-hafi. Et ajoute enfin qu'il veut être mat; qu'il le veut! Cela s'appelle-t-il jouer?

nathan. Certes non, cela s'appelle se jouer du jeu.

al-hafi. Et ce n'était pas des coquilles de noix qu'ils jouaient.

nathan. De l'argent par-ci. de l'argent par- là, c'est la moindre des choses. Mais ne pas t'écouter du tout sur un point d'une telle importance ! Ne pas admirer ton coup d'oeil d'aigle! C'est cela, c'est cela qui crie vengeance, n'est-ce pas?

al-hafi. Mais je ne vous dis cela que pour que vous puissiez juger de sa ténacité. Bref, pour moi, je ne puis plus y tenir plus longtemps avec lui. Je viens de courir chez tous ces Maures crasseux, pour leur demander à emprunter. Moi, qui n'ai jamais mendié pour moi, il m'a fallu mendier pour d'autres. Emprunter n'est pas beaucoup mieux que mendier; et prêter, prêter à usure, ne vaut guère mieux que voler. Au milieu de mes bienfaiteurs, aux bords du Gange, je n'aurai besoin de l'un ni de l'autre, et ne serai forcé d'être l'instrument de l'un ni de l'autre. Ce n'est qu'aux bords du Gange, qu'aux bords du Gauge, qu'il encore des hommes. Vous seriez ici le seul digne de vivre aux bords du Gange... Voudriez-vous y venir avec moi?... Laissez-lui d'un seul coup toute votre

dépouille. Ce n'est qu'à cela qu'il a affaire. Du reste, c'est là qu'il vous amènera peu à peu. Vous éviterez ainsi d'un seul coup la vexation. Je vous offre un asile. Venez, venez.

nathan. Je pense qu'en fin de compte cet asile nous restera toujours. Cependant Al-Hafi, j'y réfléchirai. Attends...

al-hafi. Vous réfléchirez? Mais il n'est pas besoin pour cela de réfléchir.

nathan. Seulement jusqu'à mon retour de chez le sultan : jusqu'à ce que j'aie dit adieu...

al-hafi. Quixéfléchit, cherche un prétexte pour ne point agir. Qui ne sait point leste et preste se résoudre à vivre pour lui-même, vivra à jamais l'esclave d'autrui. — Comme vous voudrez !... Adieu ! — Voilà mon chemin, voici le vôtre.

nathan. Al-Hafi, tu commenceras cependant par régler toi-même ta gestion ?

al-hafi. Plaisanterie ! L'état de ma caisse ne mérite pas de comptes de gestion : et vous serez mes cautions, vous, ou Sittah. Adieu. (Il sort.)

nathan (le suivant des yeux). Oui , je te cautionne ! Farouche, bon, noble... Comment te nommer? Le vrai gueux est pourtant l'unique et véritable roi ! (Il s'en va (Vun autre côté.)

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