‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 23 sur 138 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

La maison de Nathan

RÉCHA, DAYA

récha. Qu'a donc dit mon père, Daya? « Que je dois l'attendre à tout moment? » Cela veut dire, n'est-ce pas?... qu'il va paraître à l'instant... Combien d'instants sont cependant déjà passés !... Mais qui songe aux instants écoulés?... Chaque instant à venir me fera seulement vivre. Il arrivera cependant enfin, le moment qui me l'amènera.

daya. Oh! le maudit message du sultan! Car, Nathan l'eût amené ici sur-le-champ.

récha. Et pourvu qu'il vienne, cet instant, et que le plus ardent, le plus intime de mes vœux soit accompli ! alors ! . . . alors ?

data. Alors? alors, j'espère que le plus ardent aussi de mes vœux s'accomplira.

récha. Alors, qui pourra occuper sa place dans mon sein, lequel oubliera bientôt de palpiter, à moins qu'il n'y naisse un désir plus impérieux que tous les autres désirs?... Rien?... Ah! j'en ai peur...

data. Alors, c'est mon désir qui pourrait bien prendre cette place, en y pénétrant de mon propre cœur. Mon désir de te savoir en Europe, en des mains dignes de toi.

récha. Tu te trompes... Ce qui fait naître en toi ce désir, est précisément ce qui s'oppose à ce que jamais

il devienne le mien. Toi, ta patrie t'attire; et moi, la mienne ne me retient-elle pas? L'image clés tiens, non encore effacée de ton âme, aurait-elle plus de pouvoir, que l'image des miens, quand elle frappe tous mes sens?

daya. Résiste tant que tu voudras! Les voies du ciel sont les voies du ciel. Et si c'était ton Sauveur luimême qui, par l'ordre de son Dieu, du Dieu pour lequel il combat, qui voulût te conduire dans ce pays, vers ce peuple pour lequel tu serais née?

récha. Daya! que recommences-tu à me dire? Tes idées sont certes vraiment singulières! « Son Dieu, le Dieu pour lequel il combat ! » A qui Dieu appartientil ? Qu'est-ce qu'un Dieu qui appartient à un homme ; qu'un Dieu, pour lequel il faut que l'on combatte?... Et comment saurait-on pour quel coin de terre on est né, si ce n'est pas pour celui où l'on a reçu le jour? Si mon père t'entendait parler ainsi?... Qu'est-ce qu'il t'a fait, pour que tu me présentes toujours le bonheur comme possible, seulement si loin de lui ? Que t'a-t-il donc fait ; pour que tu te plaises tant à mêler les herbes stériles ou les fleurs de ton pays, aux semences si pures de la raison qu'il a semées dans mon âme?... Chère, chère Daya, c'est qu'il ne veut pas dans mon âme de tes fleurs bigarrées... et, il faut que je te le dise : je sens moimême que mon âme, quelque élégamment qu'elle fût parée de tes fleurs, en serait énervée, épuisée; je sens que leur parfum, leur parfum douceâtre, me donnerait enivrement et vertige ! Ton cerveau est plus accoutumé à ce parfum. Je ne te blâme pas d'avoir des nerfs plus résistants qui le supportent. Seulement il ne me convient pas à moi; et ton ange déjà, combien s'en est-il peu fallu qu'il me rendît folle ? Je rougis devant mon père de cette niaiserie.

daya. Niaiserie!... Comme si le bon sens était toutretiré dans cette maison ! Niaiserie ! niaiserie ! Si seulement j'osais parler!

récha. Tu n'oses pas? Quand n'ai-je pas été tout oreilles, aussi souvent qu'il t'a plu de m'entretenir des

héros de ta croyance? N'ai-je pas toujours payé à leurs actes le tribut de l'admiration, à leurs souffrances le tribut des larmes? Sans doute leur croyance n'est pas ce qui me paraissait en eux le plus héroïque. Mais alors, l'enseignement qui m'a appris que notre confiance en Dieu ne dépend nullement de nos opinions sur Dieu, ne m'en a paru que plus consolante... Chère Daya, mon père nous l'a si souvent dit ; tu en es si souvent convenue avec lui; pourquoi donc en secret t'efforces-tu de renverser ce qu'avec lui tu édifiais? Chère Daya, ce n'est pas là une conversation propre à nous préparer à recevoir notre ami. C'est important pour moi cependant ; oui; car, je tiens infiniment à savoir si, lui aussi... Écoute, Daya!... N'arrive-t-on pas à notre porte? Si c était lui ! Écoute !

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