‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 27 sur 138 · SALADIN, NATHAN · texte numérisé non relu

SALADIN, NATHAN

saladin. Approche, juif... plus près... tout près de moi... et sois sans crainte.

nathan. La crainte est pour tes ennemis. saladin. Tu te nommes Nathan?

NATHAN. Olli.

saladin. Le sage Nathan?

NATHAN. Non.

saladin. Bien! Ce n'est pas toi, c'est le peuple qui te nomme ainsi.

nathan. Cria se peut, le peuple!

saladin. Tu ne crois cependant pas que je considère

la voix du peuple comme méprisable? — J'ai depuis longtemps désiré connaître celui que le peuple nomme le Sage.

nathan. Et si c'était par raillerie qu'on m'eût nommé ainsi? Si, pour le peuple, sagesse n'était autre chose qu'habileté, et habileté, autre chose qu'entente de ses intérêts ?

saladin. De ses véritables intérêts, veux-tu dire?

nathan. Alors le plus intéressé serait le plus habile ; alors habileté et sagesse ne feraient qu'un.

saladin. Je t'entends donner la preuve de ce que tu veux nier. Les véritables intérêts de l'homme, que le peuple ignore, tu les connais, toi; ou du moins, tu as cherché à les connaître, tu les as médités ; cela seul suffit pour faire de toi un sage.

nathan. Comme chacun pense en être un.

saladin. Assez de modestie! On se lasse de n'entendre rien d'autre, quand on s'attendait à du simple bon sens. (Il se lève.) Venons au fait. Mais de la sincérité, juif, de la sincérité !

nathan. Je te servirai certainement, sultan, de manière à mériter la continuation de ta clientèle.

saladin. Tu me serviras? Comment?

nathan. Tu auras la fleur du panier et au plus juste prix.

saladin. De quoi parles-tu? Ne serait-ce pas par hasard de tes marchandises?... Brocanter avec toi, c'est l'affaire de ma sœur. (Ceci pour l'écouteuse !) Moi, je n'ai pas affaire au marchand.

nathan. Tu voudrais sans doute savoir ce que, dans mon voyage, j'ai pu observer et remarquer de l'ennemi qui, en effet, commence à s'agiter? — - A ne rien cacher...

saladin. Ce n'est pas précisément de cela non plus que je veux traiter avec toi; j'en sais déjà là-dessus, autant qu'il m'est nécessaire... Bref...

nathan. Ordonne, sultan.

saladin. Je veux savoir ta manière de penser sur quelque chose d'autre, de tout autre,.. Puisque tu es si

sage, dis-moi... quelle croyance, quelle religion positive t'a paru la meilleure ?

nathan. Sultan, je suis juif.

salade? . Et moi, musulman. Le chrétien est entre nous... De ces trois religions, il ne peut cependant y en avoir qu'une de véritable... Un homme comme toi ne demeure pas dans celle où le hasard de la naissance l'a jeté : ou, s'il y demeure, c'est par examen, par principes et par choix de celle-là comme de la meilleure. Allons, fais-moi part de ton examen. Révèle-moi les principes que je n'ai pas eu le loisir d'approfondir moimême. Fais-moi connaître, — entre nous s'entend! —le choix que ces principes ont déterminé chez toi, afin eue je puisse aussi eu faire le mien... Comment; tu hésites? Tu m'interroges du regard?... Il se peut que je sois le premier sultan qui ait jamais eu une telle fantaisie, mais cette fantaisie ne me semble pas tout à fait indigne d'un sultan... Que t'en semble? Parle donc! Parle!... Voudrais-tu un instant pour réfléchir? Eh bien, je te l'accorde... (Si elle est aux écoutes, je vais la surprendre, et je saurai d'elle si je m'en suis bien tiré...) Piéfléchis, réfléchis vite! Je ne tarderai pas à revenir. (Il 'passe dans la pièce, vers laquelle >Sittah s'est dirigée.)

Page 1