‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 26 sur 138 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Un salon de réception dans le palais de Sa'adin

SALADIN, SITTAH

saladin {en entrant, du côté de la porte). Qu'on m'amène ici le juif, aussitôt qu'il sera venu. Il ne paraît guère se presser.

sittah. Peut-être ne l'a-t-on pu trouver tout de suite.

saladin. Ma sœur, ma sœur!

sittah. On dirait que tu vas livrer une bataille.

saladin. Et avec des armes, que je n'ai point appris

à manier. Il me faut feindre, exciter l'inquiétude, tendre des pièges, suivre des sentiers glissants. D'où connaîtrais-je tout cela? Où l'aurais-je appris? Et pourquoi, hélas! tout cela? Pourquoi?... Pour soutirer de l'argent! De l'argent Î^Pour emprunter de l'argent à un juif? De l'argent! Être réduit à de si misérables ruses, pour me procurer la plus misérable des misères !

sittah. Cette misère se venge, frère, d'avoir été trop dédaignée.

saladin. Hélas! c'est vrai... Et si ce juif était en effet l'homme de bien, l'homme de sens, que le derviche avait auparavant dépeint?

sittah. Eh bien, alors, quel besoin serait-il de tout cela? Les pièges ne seraient que pour un juif avare, soupçonneux, craintif, et non pas pour l'homme de bien, pour l'homme sage. Celui-ci est certes à nous déjà, sans pièges. Le plaisir d'entendre comment un tel homme s'excusera, comment il aura tôt fini de briser avec force et audace les filets, ou, encore, avec quelle adroite prévoyance, il en déliera les nœuds, ce plaisir, tu l'auras par surcroît.

saladin. C'est vrai ; je m'en réjouis.

sittah. Ainsi, rien ne doit t'arrêter davantage. Car, si ce n'est qu'un homme du commun, si ce n'est qu'un juif, comme un autre, tu n'iras pas rougir de paraître, tel qu'il croit tous les hommes ? Bien plus : qui voudrait se montrer à lui meilleur, lui paraîtrait un niais, un fou.

saladin. Ainsi, il me faut mal agir, pour que les mauvais n'aient pas piètre opinion de moi?

sittah. Assurément, si tu appelles mal agir, traiter chaque chose, comme de juste.

saladin. Quelle est la conception d'une tête de femme, que celle-ci ne sache pas embellir?

sittah. Embellir?

saladin. Ce moyen si fin, si habile, je n'ai souci que d'une seule chose, c'est de l'employer d'une main maladroite... il aurait besoin d'être mis en œuvre par son inventeur, avec toute sa finesse, toute sa ruse...

Cependant, soit, je mènerai la danse, comme je pourrai ; et peut-être préférerais-je la mener plus mal que mieux .

sittah. Ne te défie pas trop de toi seulement! Je suis ta caution, pourvu que tu veuilles... Les hommes de ta race aimeraient à nous persuader que c'est leur épée, leur épée seule qui les a portés si haut... A coup sûr, le lion rougit de chasser avec le renard ; mais c'est du renard qu'il rougit, non de sa finesse.

saladin. Et les femmes aimeraient tant à rabaisser l'homme jusqu'à elles!... Tu peux me laisser maintenant : je crois savoir ma leçon.

sittah. Comment, que je te laisse ?

saladin. Tu ne songes pourtant pas à rester?

sittah. Si je ne restais pas... de manière à être vue de vous... mais dans la chambre voisine ?...

saladin. Pour écouter! Pas cela non plus, ma sœur, puisqu'il faut te l'avouer... Va, va, la portière crie; c'est lui!... Ne t'arrête pas à la porte; j'y irai voir.' {Pendant qu'elle s'éloigne par une des portes, Nathan entre par Vautre; Saladin s* est assis.)

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