‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 33 sur 138 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

Le cloître do couvent

Le Religieux, et bientôt après, le Templier

le religieux. Oui, oui, il a raison, le patriarche. Elles n'ont certainement pas jusqu'ici réussi, toutes les missions qu'il m'a confiées... Pourquoi aussi me confiet-il de telles négociations? Ce n'est mon affaire, ni d'être habile, ni de convaincre, ni de fourrer mon nez partout, ni de mettre la main à tout... N'aurais-je donc renoncé au monde, afin de vivre seul, que pour avoir encore à démêler avec le monde pour les autres?

le templier (tenant à lui, avec précipitation). Bon frère, vous voilà enfin. Je suis depuis longtemps à votre recherche.

le religieux. A ma recherche, monsieur?

le templier. Ne me connaissez-vous déjà plus?

le religieux. Si ! si ! Mais je croyais no plus revoir monsieur, de ma vie. Je l'espérais, avec l'aide du bon Dieu; lui qui sait combien m'était amère la mission que j'ai été obligé de remplir auprès de monsieur, sait aussi, si j'avais souhaité de trouver accueil favorable auprès de vous, et combien je me suis réjoui, au plus profond de mon cœur réjoui, que vous ayez rondement et sans réfléchir, rejeté loin de vous ce qui ne conve-

nait pas à un chevalier... Mais vous venez ici! Est-ce donc que vous auriez changé d'avis?

le templiee. Sauriez-vous déjà pourquoi je reviens... quand moi-même, je le sais à peine?

le eeligieux. Vous aurez réfléchi, et vous en serez arrivé à trouver que le patriarche n'a pas déjà tellement tort ; qu'il y a honneur et argent à gagner dans sa proposition ; qu'un ennemi n'est qu'un ennemi, quand bien même il nous aurait sept fois sauvé la vie. Tout cela, vous en serez venu à le peser dans les balances de ce monde, et vous revenez pour vous offrir... Hélas! mon Dieu!

le templiee. Homme bon et pieux, tranquillisezvous : ce n'est pas pour cela que je viens, ce n'est pas pour cela que je veux parler au patriarche... Maintenant; maintenant encore, je n'ai pas cessé de penser sur ce point, comme je pensais ; et, pour rien au monde, je ne voudrais perdre la bonne opinion dont un homme si droit, si pieux, si bon m'a une fois honoré... Je ne viens que pour demander conseil au patriarche sur une chose...

le eeligieux. Vous, au patriarche ! Vous, chevalier, à un moine? (Il regarde autour de lui avec inquiétude).

le templiee. Oui... l'affaire est assez monacale.

le eeligieux. Cependant le moine ne consulte jamais le chevalier, même quand l'affaire est chevaleresque.

le templiee. Parce que le moine a le privilège de commettre des fautes : ce qu'aucun de nous ne lui envie beaucoup... Sans doute, si je n'avais à agir que pour moi seul; sans doute, si la responsabilité n'incombait qu'à moi seul, qu'aurais-je besoin du patriarche? Mais il est de certaines choses que. j'aime mieux faire mal, par la volonté d'autrui, que bien, par la mienne. . . D'ailleurs je m'aperçois bien maintenant que la religion est une question de parti, et que celui-là même qui se croit le plus impartial, défend cependant son drapeau, même sans s'en rendre compte. Les choses étant ainsi, doivent être bien.

le eeligieux. J'aime mieux me taire. Car je ne comprends pas bien, monsieur le chevalier.

le templier. Et cependant!... (Voyons précisément ce que je veux. Est-ce décision ou conseil?... Conseil d'un supérieur ou d'un homme éclairé?) Je vous remercie, mon frère, je vous remercie de votre bon avis... Qu'ai-je besoin du patriarche?... Remplacez-le près de moi... D'ailleurs, c'est le chrétien dans le patriarche, plutôt que le patriarche dans le chrétien, que je voulais consulter... Voici la chose...

le religieux. Arrêtez, monsieur, arrêtez ! A quoi bon?... monsieur le chevalier se trompe sur mon compte... Qui sait beaucoup, a beaucoup de soucis, et il est un souci qui me pèse suffisamment... Oh! bien! écoutez, voyez là-bas pour mon bonheur, le voilà qui vient lui-même. Vous n'avez qu'à rester ici, il vous a déjà aperçu.

Page 1