‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 32 sur 138 · SCÈNE X Le Templiee, un moment après, DAYA · texte numérisé non relu

SCÈNE X Le Templiee, un moment après, DAYA

le templiee. C'en est déjà trop!... Le cerveau de l'homme peut contenir l'infini, et quelquefois cependant il est si plein... si plein, pour une misère!... Cela ne

vaut rien, rien, quoi que ce soit qui le remplisse... Mais patience ! 'L'âme agit bientôt sur cette matière en fusion, elle y fait renaître ordre et clarté... Est-ce donc pour la première fois que j'aime?... Ou, ce que j'avais pris pour l'amour, n'était-il pas l'amour?... L'amour, est-ce donc seulement ce que je ressens à présent?

daya {qui s'est glissée doucement d'un des cotés de la scène). Chevalier! chevalier!

le templier. Qui m'appelle !.. . Ah! Daya, c'est vous?

daya. Je l'ai esquivé. Mais il pourrait encore nous voir au lieu où vous vous tenez... Approchez, derrière cet arbre.

le templier. Qu'y a-t-il donc?... Pourquoi tant de mystère... Qu'est-ce?

daya. Oui, vous l'avez deviné, c'est un mystère qui m'amène à vous, et un double mystère. Je n'en sais qu'un, moi ; et l'autre, il n'y a que vous qui le sachiez... Ne pourrions-nous pas faire un échange? Confiez-moi le vôtre, je vous confierai le mien.

le templier. Avec plaisir... pourvu que je sache ce que vous considérez comme mon secret. C'est ce que le vôtre éclaircira : commencez toujours.

daya. Eh mais, voyez donc !... Non, monsieur le chevalier, vous d'abord, moi ensuite... Car soyez assuré que mon secret ne vous servirait de rien, si je n'avais pas d'abord appris le vôtre... Faites vite !... Si je vous -Je soutire par mes questions, vous ne m'aurez alors fait aucune confidence. Mon secret demeurera mon secret, et le vôtre sera dévoilé... Pauvre chevalier, cle croire que vous autres hommes puissiez cacher un tel secret à nous autres femmes !

le templier. Un secret, que souvent nous ne savons pas nous-mêmes discerner en nous.

daya. Cela se peut bien. Aussi faut-il que je vous fasse l'amitié cle commencer par vous le faire connaître... Dites : que signifie doue que vous nous ayez tiré vos grègues si vite? Que vous nous ayez ainsi abandonnées?... Que vous ne soyez pas revenu avec Nathan?... Piécha a-t-elle donc si peu fait d'impression

sur vous ? Ou plutôt, tant fait impression sur vous , tant, tant!... Voulez-vous ;donc ni'enseigner les efforts du pauvre oiseau qui se débat dans la glu?... Allons, avouez-moi seulement tout de suite que vous l'aimez, que vous l'aimez jusqu'à la déraison, et je vous dirai ce que...

le templier. Jusqu'à la déraison?... Vraiment vous vous y connaissez à ravir.

daya. Convenez seulement de l'amour : je vous fais grâce delà déraison.

le templier. Parce que cela va de soi?... Un Templier aimer une fille juive ! . . .

data. Cela paraît en effet peu raisonnable... Mais il y a souvent dans une chose, plus de raison que nous ne le supposons ; et il ne serait pas si inouï que le Sauveur nous conduisît à lui, par des voies que le sage n'aurait pas prises volontiers de lui-même.

le templier. Ceci est bien solennel?... (En mettant à la place du Sauveur, la Providence, n'a-t-elle donc pas raison?) — Vous me rendez plus curieux que je n'ai coutume de l'être.

data. Oh! c'est ici le pays des merveilles.

le templier. (Oui!... et des merveilles les plus étonnantes. Peut-il en être autrement? L'univers s'y vient presser en foule.) Chère Daya, tenez pour avoué ce que vous désirez savoir : que je l'aime, que je ne saurais vivre sans elle, que...

daya. Sûrement? sûrement?... Jurez-moi alors, chevalier, de la prendre pour femme, de la sauver, de la sauver dans ce monde et dans l'autre, pour l'éternité.

le templier. Et comment?... Comment le puis-je?... Puis-je jurer de faire ce qui n'est pas en mon pouvoir?

daya. C'est en votre pouvoir. D'un seul mot, je vais le mettre en votre pouvoir.

le templier. Pourvu que son père ne s'y oppose point.

daya. Eli! qu'importe son père? Son père! On l'y contraindra.

le templier. On l'y contraindra, Daya V... Il n'est

pas tombé aux mains des bandits... On ne doit pas le contraindre.

data. Alors, on le contraindra à le vouloir, à le vouloir de bonne volonté.

le templiee. Contrainte et bonne volonté! Si je vous disais, Daya, que j'ai déjà tenté de toucher cette corde?

daya. Quoi? Et il ne vous a pas accueilli?

le templiee. Il m'a accueilli avec des hésitations qui m'ont offensé.

daya. Que dites-vous?... Vous lui auriez laissé apercevoir l'ombre d'un désir envers Récria, et il n'aurait pas tressailli de joie? Il se serait froidement retiré? Il aurait fait des difficultés?

le templiee. Oui, à peu près.

daya. Alors je ne veux pas hésiter un instant de plus. (Pause.)

le templiee. Et pourtant, vous hésitez?

daya. Cet homme est du reste si bon!... Je lui dois tant moi-même ! . . . Pourquoi ne veut-il rien entendre ! . . . Dieu sait si le cœur me saigne de l'y contraindre de cette façon !

le templiee. Je vous en prie, Daya, tirez-moi vite de cette incertitude. Mais si vous ne savez pas encore vous-même, si ce que vous projetez est bon ou mauvais, louable ou blâmable... alors, taisez-vous! J'oublierai que vous avez quelque chose à taire.

daya. Cela éperonne, au lieu d'arrêter. Eh bien, sachez donc ceci : Récha n'est pas juive ; elle est... elle est chrétienne.

le templiee (froidement). Ah! je vous souhaite bonne chance ! Cela était lourd à porter. Ne craignez pas de vous donner de la peine ! Continuez avec zèle à peupler le ciel, puisque vous ne pouvez plus peupler la terre.

daya. Comment, chevalier! Ce que je vous ai appris méritait-il cette raillerie? Que Récha soit chrétienne, cela ne vous réjouit pas davantage, vous chrétien, vous Templier, vous qui l'aimez ?

le templiee. Surtout, quand elle est chrétienne de votre fabrique.

data. Ah! c'est ainsi que vous l'entendez? Mais qu'importe?... Je ne veux voir que celui qui doit la convertir ; son bonheur est d'être depuis longtemps ce qu'on l'empêchait d'être.

le templiee. Expliquez-vous, ou... laissez-moi.

data. C'est une enfant chrétienne, née de parents chrétiens, baptisée...

le templiee (vivement). Et Nathan?

data. N'est pas son père.

le templier. Nathan n'est pas son père? Savez-vous ce que vous dites?

data. La vérité, et j'en ai souvent pleuré des larmes de sang... Non, il n'est pas son père.

le templiee. Et il l'aurait seulement élevée comme sa fille? Il aurait élevé en juive un enfant chrétien?

data. Certainement.

le templlee. Elle ne saurait pas quelle est son origine?... Elle n'aurait jamais appris de lui qu'elle est chrétienne et non pas juive ?

data. Jamais.

le templlee. Et ce n'est pas seulement son enfance qu'il aurait élevée dans cette erreur, mais encore son adolescence ?

data. Hélas!

le templiee. Nathan... comment?... Le sage et bon Nathan se serait permis de fausser ainsi la voix de la nature?... de détourner ainsi l'effusion d'une âme qui, livrée à elle-même, aurait pris une tout autre voie?... Daya, vous m'avez certainement confié là quelque chose d'important... qui pourrait "avoir des suites... qui me trouble... Je ne sais que résoudre en ce moment... Donnez-moi du temps... Allez ! Il va revenir ici. Il pourrait nous surprendre. Allez!

data. Ce serait ma mort.

le templiee. Je ne me sens point du tout, en ce moment, eu état de lui parler. Si vous le rencontrez, veuillez lui dire que nous nous retrouverons ensemble chez le sultan.

data. Mais ne lui laissez rien voir... Que ceci seule-

ment donne le dernier coup à cette affaire; que ceci serve à vous enlever tous vos scrupules, à l'endroit de Récha... Mais si vous l'emmenez ensuite en Europe, vous ne me laisserez pas ici?

le templiee. Nous verrons en temps et lieu. Allez seulement. Allez!

FIN DU TROISIÈME ACTE

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