‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 36 sur 138 · SCÈNE IV Le Templier, SALADIN · texte numérisé non relu

SCÈNE IV Le Templier, SALADIN

le templier. C'est ton prisonnier, sultan.

saladin. Mon prisonnier? Celui à qui j'ai donné la vie, ne lui donnerais-je pas aussi la liberté?

le templier. Ce qu'il te plaira de faire, il est convenable que je l'accepte, non, que je le prévoie. Mais, sultan... des remercîments, des remercîments particuliers pour la conservation de ma vie ne seraient d'accord, ni avec ma position, ni avec mon caractère... Ma vie est à ton service en toute occasion.

saladin. Il me suffit que tu n'en uses point contre moi... Je n'envie pas à mes ennemis deux bras de plus, mais il me serait pénible de ne pas leur envier un cœur comme le tien... Je ne me suis en rien trompé, brave jeune homme ; d'âme et de corps, tu es tout mon Assad. Écoute, je pourrais te demander où tu tes caché pendant tout ce temps, dans quelle caverne tu as dormi, dans quelle grotte enchantée, et parla grâce de quelles fées tu as conservé toujours plus fraîche cette Heur de jeunesse. Écoute, je pourrais te rappeler ce que nous avons fait ensemble ici et là. Je pourrais te quereller d'avoir eu un secret pour moi, de m'avoir caché une de tes aventures... Oui, je le pourrais, si je ne voyais que toi et non pas moi... Mais, allons, de cette douce rêverie, il y a toujours ceci de vrai que, dans mon automne, je verrai refleurir un Assad... Cela te convient-il, chevalier?

le templier. Tout ce qui me vient de toi, quoi que ce soit, était déjà dans mon cœur à l'état de désir.

baladin. Éprouvons-le tout de suite... Veux-tu demeurer auprès de moi, veux -tu être à moi?... Comme chrétien ou comme musulman, qu'importe ! En manteau blanc ou en dolman, en turban ou en chaperon, comme

tu voudras, qu'importe! Je n'ai jamais souhaité de voir à tous les arbres la même écorce.

le tempiiee. Autrement tu serais difficilement devenu ce que tu es : le héros ne serait que le jardinier du bon Dieu.

saladin. Eh bien donc, puisque tu n'as pas mauvaise opinion de moi, nous voilà déjà à moitié d'accord.

LE TEMPLIEE. Tout à fait.

saladin (lui tendant la main). Ta parole !

le templier (lui serrant la main). Parole d'honneur!... Reçois ici plus que tu ne pouvais me prendre. Je suis tout entier le tien.

saladin. C'est trop gagner en un jour! Trop!... Il n'est pas venu avec toi?

LE TEMPLIER. Qui?

saladin. Nathan.

le templier (sèchement). Non. Je suis venu seul.

saladin. Quelle belle action de ta part ! Et quel sage hasard qu'une telle action ait été accomplie au profit d'un tel homme !

LE TEMPLIER. Oui, Oui !

saladin. Quelle froideur!... Non, jeune homme, quand Dieu accomplit par notre entremise quelque chose de bien, il ne faut pas garder une telle froideur!... ni même, par modestie, affectuer une telle froideur!

le templier. Mais pourquoi, dans le monde, chaque chose peut-elle se présenter sous tant de faces!... dont il est souvent inimaginable qu'elles puissent se réunir dans le même objet?

saladin. Tiens-t'en toujours à la meilleure, et loue Dieu ! Il sait comment elles se réunissent... Mais, si tu veux être si difficile, jeune homme, faudra-t-il aussi qu'avec toi je me tienne sur mes gardes? Malheureusement, je suis moi-même une chose à plusieurs faces, qui peuvent souvent paraître ne pas être ensemble bien d'accord.

le templier. Tu me fais de la peine!... C'est si peu mon défaut d'être soupçonneux...

saladin. Eh bien, dis-moi donc alors à qui tu en as...

Il semblerait que ce fût à Nathan. Comment, des soupçons sur Nathan?... Explique-toi, parle, donne-moi une première preuve de ta confiance.

le templier. Je n'ai rien contre Nathan : ce n'est que contre moi que je suis irrité...

saladix. Et à propos de quoi?

le templier. Pour avoir rêvé qu'un juif pourrait désapprendre d'être un juif, pour avoir fait un tel rêve tout éveillé.

saladix. Voyons ce rêve tout éveillé.

le templier. Tu sais que Nathan a une fille, sultan. Ce que j'ai fait pour elle, je l'ai fait parce que... parce que je l'ai fait. Trop fier pour moissonner des actions de grâce, que je n'avais point cherchées, je remettais de jour en jour d'aller voir la jeune fille. Le père était loin ; il revient, il l'apprend, il me cherche, il me remercie, et exprime le désir que sa fille puisse me plaire ; il parle de projets, d'avenir heureux... Je me laisse séduire, je viens, je vois, je la trouve, en effet... Hélas ! il m'en faut rougir, sultan !...

saladix. Kougir?... de ce qu'une jeune fille juive ait fait impression sur toi : est-ce là tout?

le templier. Rougir de ce que mon cœur ardent, se fiant au séduisant bavardage du père, ait si peu résisté à cette impression!... Étourdi que je suis, j'ai sauté une seconde fois dans le feu... Car, lorsque je l'ai démandée en mariage, j'ai été refusé.

saladix. Refusé?

le templier. Ce sage père ne m'a pas carrément refusé. Ce sage père veut d'abord s'informer, réfléchir. C'est juste! N'ai-je pas fait de même? Ne me suis-je pas informé, n'ai-je pas réfléchi d'abord, quand, du milieu des flammes, elle criait à l'aide?... Sur ma foi! Par Dieu ! C'est certes une bien belle chose que d'être si sage, si avisé !

saladix. Allons, allons, un peu d'indulgence pour un vieillard! Ses refus se prolongeront-ils? Exigera-t-il que tu commences par te faire juif?

le templier. Qui sait ?

saladin . Qui sait ? . . . Celui qui connaît mieux Nathan . . .

le templier. La superstition dans laquelle nous avons été élevés, ne perclpas son influence sur nous, quand même nous ne l'avouons pas... Ceux qui se raillent de ses chaînes ne les portent pas moins.

saladin. C'est bien observé ! Mais Nathan, vraiment, Nathan...

le templier. C'est la pire des superstitions que celle qui se considère comme la plus tolérante...

saladin. Cela se peut! Mais Nathan...

le templier. Qui croit qu'à elle seule doit se confier la faible humanité, jusqu'au jour où brillera la lumière de là vérité : qu'à elle seule...

saladin. Bien, mais Nathan!... Cette faiblesse n'est point le lot de Nathan. . .

le templier. Je le croyais aussi!... Si cependant cette merveille entre tous les hommes était un juif assez vulgaire, pour accaparer des enfants chrétiens et les élever en juifs.. . alors ?

saladin. Qui dit cela de lui?

le templier. La jeune fille elle-même, dont il se servait pour me gagner, qu'il me faisait espérer comme la récompense de ce que je ne devais pas avoir fait pour elle en vain... Cette jeune fille elle-même, sa fille... non pas : c'est une chrétienne abandonnée.

saladin. Malgré cela, il n'a pas consenti à te la donner ?

le templier (vivement). Qu'il y consente , ou non ; il est découvert. Son hypocrisie de tolérance est déjouée. Et je saurai bien lancer sur la piste de ce loup judaïque, couvert de sa peau de philosophe, des chiens qui le déchireront.

saladin (sérieusement). Calme-toi, chrétien.

le templier. Quoi ? Calme-toi , chrétien?... Quand juif et musulman agissent en juif et en musulman, le chrétien seul n'osera -t-il pas agir en chrétien?

saladin (plus sérieusement). Calme-toi, chrétien.

le templier (tranquillement). Je sens tout le poids du reproche que Saladin met dans ces seuls mots ! . . .

Ah! si je savais comment Assad... comment Assad, à ma place, se serait conduit!

saladin. Pas beaucoup mieux?... Probablement avec autant d'emportement !... Mais qui t'a donc déjà appris à me séduire, comme lui, d'un seul mot? Sans doute, si tout est ainsi que tu le dis, c'est à peine si j'entends quelque chose à Nathan... Cependant il est mon ami, et mes amis ne doivent point avoir querelle ensemble. Sois patient, sois prudent, ne le livre pas en proie aux fanatiques de ton peuple... Cache ce que tes ministres voudraient me contraindre à venger sur lui! Et pour braver musulman ou juif, ne fais pas le chrétien!

le templier. Il a failli être trop tard : mais grâces soient rendues à l'ardeur sanguinaire du patriarche, qui m'a inspiré l'horreur de devenir son instrument !

saladix. Comment, tu es allé au patriarche, avant de venir à moi ?

le templier. Dans la violence de la passion, dans le vertige de l'irrésolution... Pardonne-moi... Tu ne voudras plus, je le crains bien, reconnaître en moi ton Assad.

saladin. Cette inquiétude même est de lui; il me semble savoir de quels défauts s'engendrent nos vertus. Conserve-les seulement, ces vertus, et ces défauts te feront peu de tort auprès de moi... Mais, va! Cherche Nathan, comme il t'a cherché, et amène-le moi. Vous vous expliquerez ensemble... Si c'est sérieusement que tu songes à la jeune fille, sois tranquille; elle est à toi. Et Nathan, je me charge de lui, pour avoir eu l'audace de faire élever une fille chrétienne ,. sans lui lai manger de la viande de porc ! Va ! {Le Templier se retire et Sittah quitte le soplia.)

NATHAN LE SAGE 19a

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