SCÈNE III
Les palmiers devant la maison de Nathan.
le templier {allant et venant). JLe ne veux plus rentrer chez lui... Il finira bien par se faire voir... On me
remarquait autrefois sitôt et si volontiers ! . . . Nous en arriverons bientôt à ce qu'il ne lui plaise pas que je sois si assidu près de sa maison... Hem!... je suis fort en colère... Qu'est-ce qui m'a donc bien pu tant aigrir contre lui? Il a dit qu'il ne me refusait pas. Et Saladin a pris sur lui de le décider... Comment? Le chrétien serait-il en réalité plus enraciné en moi, qu'en lui le juif?... Qui se connaît bien soi-même? Comment se pourrait-il autrement faire que je lui enviasse tant le petit larcin qu'il a saisi l'occasion de faire aux chrétiens?... Sans doute, ce n'est pas un petit larcin que celui d'un tel chef-d'œuvre!... D'un tel chef-d'œuvre? Et de qui?... Ce n'est pas pourtant de l'esclave qui a coulé cette forme dans le sable aride de la vie, et qui y a donné sa peine ? Mais c'est bien plus le chef-d'œuvre de l'artiste qui a médité les formes divines de cette matière fondue et qui les a mises en lumière... Ah ! le vrai père de Récha, en dépit du chrétien qui l'a engendrée, c'est. . . et ce sera éternellement le juif. . . Si je me la figurais comme une fille chrétienne, si je la voyais tout autrement qu'elle n'est et qu'un tel juif seul pouvait la faire... parle, mon cœur... qu'y aurait-il en elle qui te plût? Rien! Peu de chose ! Son sourire, ce ne serait plus que le doux et joli mouvement de ses muscles ; oui, ce qui la fait sourire n'aurait plus le charme qui revêt ses lèvres ; et ce ne serait plus son sourire. J'en ai vu de plus beaux encore se prostituer à la frivolité, à l'étourderie, à la raillerie, à la fausseté ou à la coquetterie... Et me séduisaient-ils aussi, ceux-là? Excitaient-ils en moi l'envie d'aller consumer ma vie dans leur rayonnement?... Je ne sache pas... Et cependant c'est contre celui qui seul lui a donné ces hautes qualités, que je m'irrite. Comment cela? Pourquoi cela? Aije donc mérité les railleries de Saladin au moment de le quitter? Il est assez triste déjà que Saladin ait pu Je croire ! Combien j'ai dû lui paraître petit ! Combien, méprisable !... Et tout cela pour une jeune fille?... Curd, Curd, tu es dans la mauvaise voie, change de route... Et si Daya ne m'avait rapporté que des bavardages im-
possibles à prouver?... Mais le voilà enfin qui sort de chez lui, absorbé clans une conversation... Ah! avec qui?... Avec lui! Avec mon religieux?... Ah! alors il sait tout déjà ! il est peut-être déjà dénoncé au patriarche!... Ah! quel embarras ai-je causé!... Se peut-il qu'une étincelle de cette passion-là embrase tant notre cerveau ! Vite, résolvons ce qu'il reste à faire... l'attendre ici à l'écart... peut-être le religieux va-t-il le quitter.