‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 45 sur 138 · SCÈNE V NATHAN, le Templier quivieniàiui · texte numérisé non relu

SCÈNE V NATHAN, le Templier quivieniàiui

le templier. Attendez-moi, Nathan, emmenez-moi avec vous.

nathan. Qui m'appelle ?... Serait-ce vous, chevalier? Où étiez-vous donc, que je n'ai pu vous conduire chez le sultan?

le templier. Nous nous sommes mutuellement fourvoyés. Ne m'en veuillez pas.

nathan. Non; mais Saladin...

le templiee. Je sors de chez lui à l'instant...

nathan. Vous lui avez parlé? Alors, c'est bon.

le templier. Il veut nous parler à tous deux ensemble...

nathan. Encore mieux. Accompagnez-moi. J'allais d'ailleurs chez lui...

le templier. Oserais-je vous demander qui est-ce gui vient de vous quitter ?

nathan. Ne le connaissez-vous pas ?

le templier. N'était-ce pas cette bonne bête de frère lai, qui sert si complaisamment de limier au patriarche ?

nathan. Cela se peut! Il est au patriarche.

le templier. Le trait n'est pas maladroit : la fourbe envoie devant elle la simplicité.

nathan. Oui, si c'est la simplicité stupide... non, si c'est la simplicité pieuse.

le templier. Le patriarche ne croit pas à la simplicité pieuse.

nathan. De celui-là, j'en réponds. Il n'aidera jamais son patriarche dans l'accomplissement de rien de déloyal.

le templier. Il y figure du moins... Et ne vous a-t-il rien dit de moi ?

nathan. De vous? Rien de vous nommément... Il serait peut-être même difficile qu'il sût votre nom.

le templier. En effet.

nathan. Il m'a sans doute dit d'un Templier, que...

LE TEMPLIER. Et qUOl ?

nathan. Quelque chose qui ne peut en aucun cas se rapporter à vous !

le templier. Qui sait? Dites...

nathan. Que ce Templier m'aurait dénoncé à son patriarche...

le templier. Dénoncé?... Avec sa permission, il en a menti... Écoutez-moi, Nathan... je ne suis pas homme

à déguiser la moindre des choses. Ce que j'ai fait, je l'ai fait. Mais je ne suis pas non plus de ces gens qui soutiennent que tout ce qu'ils ont fait est bien fait. Pourquoi rougirais-je d'une faute? N'ai-je pas la plus ferme intention de la réparer? Et ne sais-je pas, par hasard, jusqu'où un homme doit aller dans une telle circonstance?... Écoutez-moi, Nathan... Je suis le Templier du frère lai, celui qui, selon lui, vous aurait dénoncé... Vous savez ce qui me tourmentait, ce qui faisait bouillir mon sang ; pauvre fou que je suis !... Je vins me jeter corps et âme dans vos bras. Comment vous me reçûtes... avec quel froideur... avec quelle tiédeur... — car la tiédeur est pire encore que la froideur — avec quelle mesure vous prîtes soin de vous dérober à ma demande... avec quelles paroles en l'air vous voulûtes paraître y répondre... tout cela, j'ose encore à peine y penser à présent, afin de rester calme... Écoutez-moi, Nathan... Dans cette agitation, Daya se glissa vers moi, elle me jeta son secret à la tête, et ce secret me parut contenir l'explication de votre conduite énigmatique.

nathax. Comment cela?

le templier. Écoutez-moi seulement jusqu'au bout. . . Je m'imaginais que ce que vous aviez ravi un jour aux chrétiens, vous ne vouliez pas le reperdre par un chrétien. Et il me vint alors à la pensée que le plus court et le meilleur, c'était de vous mettre le couteau sur la ^rorge.

nathan. Le plus court et le meilleur?... Le meilleur? En quoi le meille

le templier. Écoutez-moi . Nathan... Je n'ai nullement bien agi... Vous n'êtes pas du tout coupable... Cette folle d Daya ne sait ce qu'elle dit... elle vous hait... elle ne cherchait ainsi qu'à vous faire arriver une mauvaise affaire... Cela se peut... cela se peut!... Je suis un jeune homme sans cervelle qui ne sait que passer avec ardeur d'un extrémité à l'autre; tantôt faire beaucoup trop, tantôt beaucoup trop peu... cela se peut aussi ! Pardonnez-moi, Nathan !

nathan. Quand vous vous ouvrez à moi avec tant d'abandon...

le templier. Donc, j'allai trouver le patriarche... Mais je ne vous ai point nommé. C'est un mensonge, comme je l'ai dit. Je n'ai fait que lui raconter la chose d'une manière tout à fait générale, et lui demander son avis... Cela même, je n'aurais pas dû le faire : non, certes... Ne connaissais-je pas déjà le patriarche pour un misérable? Ne pouvais-je pas d'abord simplement m'adresser à vous?... Fallait-il exposer la pauvre enfant à perdre un père tel que vous?... A présent, qu'estce que cela fait? La scélératesse du patriarche, toujours si visible, m'a remis au plutôt dans le bon chemin... Mais écoutez-moi, Nathan ; écoutez-moi jusqu'au bout. . . En supposant qu'il doive savoir votre nom, qu'est-ce que cela fait? Qu'importe?... Il peut vous prendre la jeune fille, mais seulement si elle n'est à personne autre qu'à vous. Il peut alors l'arracher de votre maison, mais seulement pour la jeter dans un cloître... Or... donnez-la moi, donnez-la moi seulement, et laissez-le venir. Ha ! il sera bien venu de me prendre ma femme. .. Donnez-la moi, vite!... Qu'elle soit ou non- votre fille. Qu'elle soit chrétienne, juive, ou d'aucune religion ! C'est égal! c'est égal! Je ne vous ferai de toute ma vie aucune question là-dessus. Qu'il en soit ce qu'il voudra!

nathan. Vous imagineriez-vous qu'il me fût indispensable de cacher la vérité ?

le templier. Qu'il en soit ce qu'il voudra!

nathan. Je n'ai nié à vous... ni, à qui il appartenait de le savoir... qu'elle fût chrétienne et qu'elle ne fût que ma fille d'adoption... Et de ne le lui avoir pas révélé à elle-même, c'est auprès d'elle seule que j'ai à m'en justifier.

le templier. Cela n'est même pas nécessaire auprès d'elle... Jouissez du bonheur de n'être jamais considéré par elle sous un autre aspect! Epargnez-lui donc cette découverte!... C'est encore à vous, à vous seul1 qu'il appartient de disposer d'elle. Donnez-la moi! Je vous

en supplie. Nathan; donnez-la moi ! Je suis le seul qui puisse la sauver une seconde fois; je le puis... je le veux. .

nathax. Oui... vous le pouviez, vous le pouviez. Mais, plus maintenant. Il est trop tard.

le templier. Comment cela? Trop tard?

nathan. Grâce au patriarche.

le templier. Grâce au patriarche? Grâce à lui? Comment ? Aurait-il mérité votre reconnaissance? Comment? comment?

nathan. En ce que nous savons maintenant la parenté de Récha. et que nous savons en quelles mains la remettre en sûreté.

le templier. Reconnaissance à lui alors... de ceux qui pourraient lui devoir plus de reconnaissance !

nathan. C'est de ces mains-là, qu'il vous faut maintenant l'obtenir et non des miennes.

le templier. Pauvre Récha! Tout t'accable, pauvre R^eha ! Ce qui serait un bonheur pour d'autres orphelin- sera ton malheur !... Nathan!... Et où sont-ils ces parents ?

NATHAN. OÙ ils SOnt?

le templier. Et que sont-ils ?

nathan. Elle a surtout retrouvé un frère, à qui il vous la faudra demander.

le templier. Un frère? Qu'est-rl ce frère? soldat? ecclésiastique?... Parlez, que je sache ce que je puis espérer.

nathan. Ni l'un, ni l'autre, je crois... ou bien tous les deux. Je ne le connais pas encore très bien.

le templier. Et du reste?...

natitan. C'est un brave homme, auprès duquel Récha ne se trouvera point mal du tout.

le templier. Un chrétien, chrétien pourtant !... Je ne sais parfois que penser de vous... Ne m'en veuillez pas, Nathan !... Devra-t-elle jouer à la chrétienne parmi les chrétiens? Et ne nnira-t-elle pas par devenir ce qu'il lui aura fallu longtemps feindre d'être? Et ces nob semences «pie vous avez jetées en elle, la mauvaise

herbe ne finira-t-elle point par les étouffer? Et cela vous inquiète si peu? Et, malgré tout, vous pouvez dire... vous,... qu'elle ne se trouvera point mal auprès de son frère ?

nathan. Je le pense, je l'espère !.,. S'il lui manquait quelque chose de ce côté, ne nous aurait-elle pas toujours, vous et moi?

le templier. Oh ! qu'est-ce qui pourra lui manquer auprès de lui? Ce cher frère ne s'empressera- t-il pas de donner à sa chère sœur, nourriture et vêtements, friandises et parures ; et que faut-il de plus à une chère sœur? Eh! sans doute, il lui faut aussi un mari; eh bien, eh bien, le cher frère lui en procurera aussi un, quand il en sera temps, — comme lui seul pourrait lui en trouver un, de bien chrétien et des meilleurs. Nathan ! Nathan! Quel ange vous aviez formé, et comme d'autres vont vous le défigurer !

nathan. Il n'y a rien à craindre ! Il se conservera toujours digne de notre amour.

le templier. Ne dites pas cela ! Ne dites pas cela de mon amour, à moi ! Car il n'aura encore rien à perdre, rien. Il est encore si peu de chose ! Il n'a pas encore de nom. Mais, arrêtez !.. . Soupçonne-t-elle déjà ce qui va lui arriver ?

nathan. Peut-être, quoique je ne sache pas encore comment.

le templier. C'est encore la même chose! Il faut... il faut, clans tous les cas, que ce soit de moi qu'elle apprenne tout d'abord, ce dont le sort la menace. L'idée où j'étais de ne pas la revoir, de ne pas lui parler, avant que je pusse la nommer mienne, est loin de moi. Je cours...

nathan. Ou? Restez...

le templier. Vers elle! Pour voir, si cette âme de femme serait assez virile pour prendre Punique résolution qui soit di^ne d'elle.

nathan. Laquelle?

le templier. Celle de ne pas s'inquiéter plus longtemps de vous, ni de son frère.

NATHAN. Puis?

le templiee. Puis de me suivre, quand il lui faudrait pour cela devenir la femme d'un musulman.

nathax. Restez, vous ne la trouverez pas ; elle est chez Sittah, la sœur du sultan.

le templier. Depuis quand? Pourquoi?

nathan. Et voulez-vous y trouver en même temps le frère, vous n'avez qu'à m')' accompagner.

le templiee. Le frère?... Lequel?... Celui de Sittoh ou de Bêcha?

nathan. Tous les deux peut-être. Venez seulement avec moi. Je vous en prie, venez.

Page 1