SCÈNE III
Le rideau du milieu de la scène se lève : - La chambra de Meiiefoat
MELLEFONT, puis son domestique
mellefont {uo/i vêtit, dans un fauteuil). Encore une nuit que je n'aurais pu passer plus cruellement à la question... Norton!... J'ai besoin de voir figure humaine. Si je restais seul avec mes pensées, elles pourraient me mener trop loin... Hé! Norton! Il dort encore. Mais n'est-ce pas de la cruauté de ne pas laisser dormir le pauvre diable? Qu'il est heureux! Pourtant, je ne veux pas d'homme heureux autour de moi... Norton !
nobton (venant). Monsieur !
melleeoxt. Habille-moi !... Oh! ne me fais pas cette figure rcchignée. Quand je pourrai dormir plus long: temps, je te permettrai aussi de plus longtemps dormir. Si tu ne veux pas que je te fasse souvenir de ta faute, aie au moins de la compassion pour moi.
noeton. De la compassion, monsieur? De la compassion pour vous? Je sais où mieux adresser ma compassion.
MELLEFONT. Et OÙ donc?
Norton. Ah! laissez-moi vous habiller, et ne m'interrogez pas.
melleeont. Bourreau ! faut-il que tes reproches aussi réveillent ma conscience? Je te comprends : je sais qui excite ta compassion : mais, à chacun son lot. C'est juste : n'aie pas de compassion pour moi, maudismoi dans ton cœur, mais... maudis-toi aussi.
noeton. Moi aussi ?
melleeont. Oui, parce que tu sers un misérable, que la terre ne devrait point porter, et parce que tu t'es rendu complice de son forfait.
noeton. Moi, complice de votre forfait? Comment cela?
melleeont. Comment cela? Par ton silence.
noeton. A ravir ! Dans l'emportement de votre passion, un mot m'aurait coûté la vie... Et tel que je vous connaissais, vous avais-je trouvé jusque-là assez mauvais, pour que tout espoir d'un retour sur vous-même fût perdu? Quelle vie ne vous avais-je pas vu jusque-là mener! C'est dans la société de joueurs et de vagabonds — vous savez qui je veux dire, malgré tous leurs titres d'esquires et autres semblables — que vous avez dissipé une fortune qui aurait pu vous ouvrir la carrière des plus honorables charges. Et votre commerce coupable avec toute espèce de femmes, particulièrement avec la Marwood. . .
mellefont. Eh bien, cette manière de vivre, c'était la vertu en comparaison de ma vie actuelle. J'y ai mangé ma fortune, soit. La punition arrivera, et je sentirai assez tôt tout ce que le dénûment a de dur et d'humiliant. J'étais en commerce avec des femmes vicieuses, soit. J'étais plus souvent entraîné que séducteur; et celles mêmes que je séduisais, voulaient être séduites... Mais je n'avais encore sur la conscience la séduction d'aucune femme vertueuse. Je n'avais encore jeté au-
cime femme innocente dans le malheur. Je n'avais encore arraché aucune Sara de la maison d'un père chéri, et n'en avais séduit aucune à suivre un misérable, qui d'aucune manière ne pût plus devenir son époux. Je n'avais... Qui entre déjà de si bonne heure chez moi?