‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 64 sur 138 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ARABELLA, HANNAH, MELLEFONT, MAKWOOD

mellefont. Que vois -je? C'est elle... Marwood, comment avez-vous osé vous permettre?

marwood. Ne suis-je pas sa mère?... Viens, ma Bella, viens ; le voilà de nouveau, ton protecteur, ton ami, ton...

mellefont (en détournant la tête). Dieu! qu'est-ce que je vais endurer?

arabella (s" approchant craintivement de lui). Ah! monsieur, c'est vous, vous, notre Mellefont?... Non pas, madame, ce ne l'est pas... Il me regarderait, si c'était lui ; il me serrerait dans ses bras. C'est là ce qu'il faisait autrefois. Pauvre moi! En quoi l'ai-je donc fâché, lui, ce cher qui me permettait de me nommer sa fille?

marwood. Vous vous taisez, Mellefont ? Vous refusez un regard à l'innocence, Mellefont?

MELLEFONT. Ah !...

arabella. Il soupire, madame, qu'a-t-il? Pouvonsnous lui venir en aide? Ne le puis-je? Ne le pouvezvous non plus? Alors, soupirons avec lui... Ah! il me

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regarde... Non, il ne me regarde déjà plus ! Il regarde le ciel! Que clésire-t-il? que demande-t-il au Ciel? Puisse-t-il tout lui accorder, quand en échange il pourrait tout me refuser !

marwood. Allons, mon entant, tombe à ses pieds, allons ! Il veut nous abandonner, il veut nous abandonner pour toujours.

aeabella (s* agenouillant devant lui). Me voici à vos pieds. Vous, nous abandonner? Vous, nous abandonner pour toujours? N'y a-t-il pas déjà une petite éternité que nous vous avions perdu? Nous vous perdrions encore? Vous avez si souvent dit que vous nous aimiez. Abandonne-t-on ceux qu'on aime? Alors c'est que je ne vous aime pas, car je voudrais ne jamais vous quitter. Jamais ; jamais non plus, je ne vous quitterai.

maewood. Je vais t'aider à le supplier, mon enfant; soutiens-moi seulement.. . Eh bien, Mellefont, voyez -moi aussi à vos pieds...

mellefont (la retenant, au moment où elle va s'agenouiller). Marwood, -dangereuse Marwood!... Et toi aussi, ma très chère Bella (// la relève), et toi aussi, tu es contre ton Mellefont?

Aeabella. Moi, contre vous?

maewood. Que résolvez-vous, Mellefont?

mellefont. Ce que je ne devrais pas, Marwood, ce que je ne voudrais pas.

maewood (le serrant dans ses bras). Ah ! je sais bien que l'honnêteté de votre cœur triomphe toujours de la folie de vos passions.

mellefont. Ne me troublez pas davantage, me voilà au point où vous me vouliez, je suis un parjure, un séducteur, un ravisseur, un meurtrier.

maewood. Vous vous semblerez tout cela, pendant quelques jours, dans votre imagination, puis fou connaîtrez que je vous ai empêché de le devenir en réalité. Faites en sorte seulement de revenir avec nous.

aeabella. Oh! oui, faites cela.

mellefont. Repartir avec vous? Le puis-je donc?

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marwood. Rien de plus facile, pourvu que vous le vouliez.

mellefont. Et, ma miss...

marwood. Et votre miss avisera où elle veut rester.

mellefont. Ah ! barbare Marwood, cette parole me fait lire jusqu'au plus profond de votre cœur !... Scélérat que je suis, je ne rentrerai donc pas en moi?

marwood. Si vous aviez lu jusqu'au plus profond de mon cœur, vous y auriez découvert qu'une vraie compassion pour votre miss m'émeut plus que vous-même. Je dis une vraie compassion : car la vôtre est une compassion égoïste et lâche. Vous avez poussé beaucoup trop loin cette liaison amoureuse. Qu'un homme comme vous qui, dans une longue pratique de notre sexe, a étudié l'art de la séduction, ait mis en œuvre à l'égard d'une si jeune femme sa science de la dissimulation et son expérience, et ne se soit pas arrêté avant d'avoir atteint son but ; cela se peut comprendre, la puissance de votre passion est votre excuse. Mais, que vous ayez enlevé à un vieux père sa fille unique, que vous ayez rendu si amers et si durs à Un vieillard le peu de jours qui le séparent de sa tombe, que, pour satisfaire votre envie, vous ayez brisé les liens les plus forts de la nature; cela, Mellefont, est injustifiable. Réparez donc votre faute, autant qu'il est possible de le faire. Rendez au vieillard en larmes son soutien, et renvoyez une fille crédule dans sa maison que vous n'auriez pas dû, en l'enlevant, rendre vide.

mellefont, 11 ne vous manquait plus que d'appeler aussi ma conscience à l'aide contre moi. Mais, en supposant que ce que vous dites fût juste, ne faudrait-il pas que j'eusse un front d'airain, pour renvoyer moimême la malheureuse miss ?

marwood. Aussi vais-je vous avouer, que j'ai songé d'avance au moyen de vous épargner cet embarras. Aussitôt que j'eus appris votre situation, j'en fis parvenir la nouvelle au vieux Sampson. Cela le transporta de joie, et il se disposa aussitôt à se mettre eu route. Je m'étonne même qu'il ne soit pas encore ici.

MKLLEFONT. Que ditCS-VOUS ?

.marwood. Attendez donc tranquillement son arrivée. et n'en Lassez rien supposer à la miss. Je ne veux même pas vous retenir plus longtemps en ce moment. Retournez auprès d'elle ; elle pourrait concevoir des soupçons. Mais promettez-moi que je vous verrai encore une fois aujourd'hui.

mellefont. Oh! Marwood, dans quels sentiments je suis venu à vous et dans quels sentiments je vous quitte! Un baiser, ma chère Bella...

aeabella. En voilà un pour vous; mais maintenant un pour moi. Revenez bientôt, je vous en prie. (Mellefont sort.)

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