‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 78 sur 138 · SCÈNE III NORTON, MELLEFONT · texte numérisé non relu

SCÈNE III NORTON, MELLEFONT

mellefont. Tu m'importunes, Norton.

noeton. Pardonnez-moi donc, monsieur... {Il veut se retirer.)

mellefoxt. Non, non, reste-là. J'aime autant que tu m'interrompes. Que veux-tu?

noeton. J'ai appris par Betty l'heureuse nouvelle, et je viens vous présenter mes félicitations...

mellefont. A propos de la réconciliation du père? Merci.

noeton. Le ciel veut donc encore vous rendre heureux ?

mellefont. S'il le veut, — tu vois, Norton, que je ne renie pas ses arrêts — je ne suis pas sûr que ce soit à ma considération.

noeton. Oui , quoique vous le méconnaissiez , c'est aussi à votre considération qu'il le vent.

mellefont. Ce n'est qu'en considération de ma Sara, uniquement et seulement de ma Sara. Sa vengeance toute prête a épargné toute une ville coupable, à cause d'un petit nombre de justes ; un criminel, il peut le tolérer peut-être aussi, quand une âme qui est agréable devant lui s'est liée au sort de ce criminel.

noeton. Vous parlez avec sérieux et émotion. Mais la joie ne s'exprime-t-elle pas autrement?

mellefont. La joie, Norton? C'en est fait pour moi de lu ju:e.

noeton. Puis-je parler librement? (77 le regarde fixement^

MELLEFONT. Tll le peux.

noeton. Le reproche que vous m'avez adressé ce matin de m'être rendu complice de votre crime, en gardant le silence , sera mon excuse auprès de vous , si désormais je ne me tais plus.

mellefont. Seulement, n'oublie pas ce que tu es.

noeton. Je n'oublierai pas que je suis un domestique, un domestique qui aurait pu devenir quelque chose de mieux, s'il avait vécu en conséquence. Je sais votre domestique, oui ; mais je ne tiens pas à me damner avec vous.

mellefont. Avec moi? Mais à quel propos me dis-tu cela en ce moment?

noeton. Parce que je ne suis pas peu surpris de vous trouver autre que je n'avais cru.

mellefont. Me veux-tu faire connaître ce que tu avais cru?

noeton. Vous trouver dans le ravissement.

mellefont. Il n'y a que le peuple que la joie mette hors de lui, quand le bonheur lui sourit.

noeton. C'est peut-être que le peuple a encore cette sensibilité que, chez les gens de qualité, mille idées contraires à la nature gâtent et affaiblissent. Mais votre physionomie révèle autre chose encore que de la retenue ; elle révèle de la froideur, de l'irrésolution, de la répugnance...

mellefont. Quand cela serait? As-tu oublié qui est ici, outre Sara? La présence de Marwood...

noeton. Vous inquiéterait peut-être, mais ne vous abattrait pas... C'est autre chose qui vous trouble. Et je me trompe fort, où vous auriez vu avec plaisir que le père n'eût pas encore pardonné. La prévision d'un lien qui est si peu conforme à vos idées...

mellefont. Norton ! Norton! Il faut que tu aies été, ou que tu sois encore une horrible canaille, pour m'avoir ainsi deviné. Puisque tu as touché juste, je ne veux pas te le cacher : c'est vrai qu'autant il est sûr que j'aimerai ma Sara , autant je consens peu à me voir obligé de l'aimer éternellement. . . obligé ! . . . Mais sois sans inquié-

tude, je vaincrai cette absurde fantaisie. Ou, penserais-tu que ce ne soit pas une simple fantaisie? Qui m'oblige à considérer le mariage comme une entrave ? Je ne saurais désirer être plus libre que ce mariage ne me laissera.

xoetox. Ces considérations sont très justes. Mais Marwoocl, Marwood viendra en aide à vos anciens préjugés, et je crains, je crains...

melleeoxt. Ce qui n*aura pas lieu. Dès aujourd'hui tu la verras retourner à Londres. Puisque je t'ai confié mes secrets — ce qui est cependant une sottise de ma part. — je ne te veux pas non plus cacher que j'ai inspiré de telles craintes à Manvood, qu'elle obéira aveuglément à mon moindre signe.

xoetox. Vous me dites là quelque chose d'incroyable.

mellefoxt. Regarde ce fer meurtrier que je lui ai arraché des mains {il lui montre le poignard quHl a pris à Marwood) au moment où elle allait m'en percer le cœur avec la plus horrible frénésie. Croiras-tu maintenant que je lui aie fait les plus énergiques menaces? Au commencement même, il s'en était peu fallu qu'elle me mît de nouveau la corde au cou. La traîtresse a Arabella avec elle.

xoetox. Arabella?

3IELLEFOXT. Je n'ai pas encore pu m'informer de la ruse qu'elle a mise en œuvre pour reprendre l'enfant. Il suffit que les suites qu'elle espérait sans doute de sa présence, elle n'ait pas réussi à les obtenir.

xoetox. Permettez-moi de me réjouir de votre résistance, et de considérer votre conversion comme à demi accomplie déjà. Seulement — puisque vous avez l'intention de tout me faire connaître — pourquoi s'estelle présentée ici sous le nom de lady Solmes?

mellefoxt. Elle a voulu à toute force voir sa rivale. J'ai cédé à son désir, autant par réflexion, que par irréflexion et pour l'humilier par la vue de la meilleure créature de son sexe... Tu hoches la tête, Norton?...

xoetox. Je ne m'y serais pas hasardé.

MELLEFOXT. Hasardé? Je n'ai risqué absolument rien

de plus , que je n'aurais hasardé au cas de refus. Elle aurait cherché à pénétrer jusqu'à Sara, sous son véritable nom ; et le pis qu'il puisse résulter de sa visite incognito n'est pas aussi mauvais.

noeton. Remerciez le ciel de ce qu'elle se soit éloignée si tranquillement.

mellefont. Tout n'est pas encore passé, Norton. Il lui a pris une petite indisposition qui l'a forcée de s'éloigner, sans prendre congé. Elle veut revenir... Soit, pourtant! La guêpe qui a perdu son aiguillon (il montre le poignard qiïil remet dans son sein) ne peut plus que bourdonner. Mais le bourdonnement même lui coûterait cher, s'il nous devenait à charge... Est-ce que je n'entends pas venir? Laissez -moi, si c'est elle. C'est elle. Va ! (Norton sort.)

Page 1