SCENE IV MELLEFONT, MARWOOD
maewood. C'est très à contre-cœur sans doute que vous me voyez revenir.
mellefont. C'est avec joie, Marwood, que je vois que votre indisposition ait été sans conséquence. Vous vous trouvez donc mieux?
maewood. Un peu mieux.
mellefont. Vous n'avez pas bien fait alors de vous donner la peine de revenir.
maewood. Merci, Mellefont, si c'est par sollicitude pour moi que vous dites cela. Et, si c'est dans une autre intention que vous le dites, je ne le prends pas mal.
mellefont. Cela me fait grand plaisir de vous voir si calme.
maewood. La tempête est passée. Oubliez-la, je vous en prie encore une fois.
mellefont. Pourvu que vous n'oubliiez pas votre pa-
rôle, Marwood, j'oublierai tout... Mais, si je savais que vous n'y voulussiez voir aucun affront, je vous demanderais peut-être...
maewood. Demandez , Mellefont. Vous ne pouvez plus m' offenser davantage... Que voudriez-vous me demander?
mellefont. Comment vous a plu ma miss?
maewood. Cette demande est naturelle. Ma réponse ne semblera pas aussi naturelle ; mais elle n'en sera cependant pas moins vraie... Elle m'a beaucoup plu.
mellefont. Cette impartialité me charme. Mais, du reste, serait-il possible que celui qui a su apprécier les charmes d'une Marwood, pût faire un mauvais choix?
maewood. Cette flatterie, Mellefont, si d'ailleurs c'en est une, vous auriez dû me l'épargner. Elle ne va pas à mon parti pris de vous oublier.
mellefont, Vous ne voulez pourtant pas que je vienne en aide à ce parti pris par des grossièretés? Que notre séparation ne soit pas d'un genre vulgaire ! Rompons ensemble, comme des gens de sens qui cèdent à la nécessité, sans amertume, sans rancune, et en gardant l'un pour l'autre le degré de considération qui convient à notre ancienne intimité.
maevtood. A notre ancienne intimité? Je ne veux pas m'en souvenir. Rien de plus là-dessus! Ce qui est passé, est passé , et peu importe de quelle manière , cela a passé... Mais un mot encore d'Arabella. Vous ne voulez pas me la laisser?
mellefont. Non, Marwood.
maewood. Il est cruel à vous, lorsque vous ne pouvez pas demeurer son père, de vouloir aussi lui enlever sa mère.
mellefont. Je puis rester son père , et je le veux aussi.
maewood. Prouvez-le donc toute de suite.
melleeont. Comment?
maewood. Permettez à Arabella de posséder comme patrimoine paternel, les richesses que j'ai reçues de vous en dépôt. Quant à son patrimoine maternel, je sou-
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haiterais de tout mon cœur de lui eu laisser un meilleur que la honte d'être née de moi.
mellefont. Ne parlez pas ainsi... Je prendrai soin d'Arabella, sans priver sa mère de ce qui lui est décemment nécessaire. Si celle-ci veut m'oublier, il faut aussi qu'elle commence à oublier qu'elle tient de moi quelque chose. J'ai des obligations à remplir envers elle, et je ne perdrai jamais de vue, que c'est elle qui a été la cause, quoique involontaire, de mon bonheur. Oui, Marwood, je vous remercie bien sincèrement d'avoir livré le secret de notre retraite à un père, que l'ignorance seule de cette retraite empêchait de nous rendre plutôt ses bonnes grâces.
maewood. Ne me torturez pas d'un remercîment, que je n'ai jamais eu l'intention de mériter. Sir William est un vieil imbécile, trop plein de bonté. A sa place, j'aurais pensé autrement. J'aurais pardonné à ma fille, et, quant au séducteur, je l'aurais...
mellefont . Marwood ! . . .
maewood. C'est vrai : il s'agit de vous. Je me tais... Pourrai-je bientôt faire mes adieux à miss?
mellefont. Miss Sara ne le prendra pas mal, que vous vous remettiez en route, sans la revoir.
maewood. Mellefont, je n'aime pas à jouer mes rôles à demi, et, même sous un nom d'emprunt, je ne veux point passer pour manquer de savoir-vivre.
mellefont. Si votre tranquillité vous est chère, gardez-vous vous-même de revoir encore une personne qui ne peut que faire naître en vous de certaines idées...
maewood (souriant moqueusemeni). Vous vous connaissez mieux vous-même que moi. Mais quand même vous croiriez qu'à cause d'elle je dusse devenir inconsolable, vous auriez au moins dû garder pour vous cette idée... Miss Sara, faire naître en moi de certaines idées? De certaines? Oh ! oui. . ., mais aucune autre que celle-ci, que la meilleure jeune fille peut souvent donner son amour à l'homme le plus méprisable.
mellefont. Charmant, Marwood, charmant! Vous
voilà enfin dans les dispositions où je souhaitais vous voir depuis longtemps : quoiqu'il m'eût été égal, comme je vous l'ai dit déjà, et presque plus agréable que nous eussions pu garder l'un pour l'autre quelque considération. Mais cette considération reviendra peutêtre encore, quand, dans le cœur en fermentation, se seront apaisés les premiers bouillonnements... Permettez-moi de vous laisser un instant seule. Je vais chercher miss Sampson.