Théâtre complet de G. E. Lessing
oronte. Ah ! caprices, vous n'avez pas d'âge! Et quel âge avez-vous donc? Combien y a-t-il de temps que je vous voyais encore porter sur le bras? Cinquante, une, deux... enfin... quelque cinquante années bien sonnées.
ohldinn. Pourquoi pas tout de suite quatre-vingts ? Si vous me croyez si vieille, que me parlez-vous donc tant de mariage ?
oronte. Que non pas! vous n'êtes pas trop vieille, pas trop vieille du tout; cinquante-quatre ans, c'est juste l'âge nubile d'une femme. Quand les fillettes se marient trop jeunes, il arrive des enfants trop malingres.
ohldinn. Vous tenez aux cinquante-quatre ans.
femme oronte. De vrai, tu te trompes, mon enfant. Tu ne peux pas encore être aussi âgé.
oronte. Cela s'approche. Le siècle et moi, nous allons de pair. Oserais-tu par hasard te plaindre de mon âge? Ne suis-je pas encore...
femme oeonte. Bon, bon ! Donc, tu ne peux pas l'avoir vue enfant.
. oeonte. Ah!... qu'est-ce, enfant?...
ohldinn. Si vous ne voulez pas me croire, mon extrait de baptême peut établir que j'aurai cinquante ans à Pâques.
oeonte. Quoi? Cinquante ans à Pâques? Je pense savoir votre âge. Oh! votre temps n'est pas encore passé. Sara avait quatre-vingt-dix ans. Et d'après votre visage, je ne vous aurais certainement pas cru plus jeune.
ohldinn. Eh ! mon visage... mon visage... celui à qui il déplaît...
oeonte. Qui dit cela? Votre visage a encore des amateurs. Autrement, M. le capitaine de Schlag serait-il?...
ohldlnn. Qui cela? De?... C'est donc un noble?
oeonte. Oui, certainement, et en vérité d'une des plus vieilles familles. Il est très bien noté auprès du roi qui lui a même, par faveur, accordé son congé, parce qu'il a eu le malheur, dans la dernière campagne, d'être rendu incapable de services ultérieurs.
ohldinn. Incapable? Non, je réfléchis. Je ne veux pas de lui. Adressez-vous à une autre. Je ne puis que le plaindre.
oeonte. Mais il n'en veut pas d'autre que vous. Avez-vous donc envie d'un homme qui serait toujours en campagne, et qui pourrait à peine être auprès de vous, deux nuits de l'année? Les officiers congédiés font les meilleurs maris, parce que ne pouvant plus prouver leur valeur contre l'ennemi, ils n'en sont que plus valeureux avec leurs... Mais je vais trop loin... Vous ne me comprenez certes pas...
ohldinn. Ah ! pourtant.
oeonte. Alors, vous m'avez compris déjà? Je pense...
ohldinn. Je pense que vous voulez vous moquer de moi.
oeonte. Ou, vous, de moi. Quand je dis que vous comprenez, j'ai tort. Quand je dis que vous ne comprenez pas, j'ai encore tort. Je vois bien que votre pe-
tite tête est aussi capricieuse que vieille. Voulez -vous, ou ne voulez- vous pas?
ohldinn. Par le ciel! Faut-il donc s'irriter si vite? Exhortez-le, madame Oronte.
femme oeonte. Mon cher mari, vas-y donc un peu plus doucement avec elle. Tu dois encore bien savoir, par mon exemple, l'effet que cela produit sur une femme, quand on lui propose pour la première fois de telles choses.
ohldinn. Ah! pour la première fois... pour la première fois... si j'avais voulu me marier...
oeonte. Vous ne voulez donc pas ?
ohldinn. Dieu! vous êtes aussi par trop volcan... Peut-on, dans une affaire de cette importance, prendre à la minute une résolution ?
oeonte. Que oui, que oui. On le peut et on le doit. Tout de suite, dans le premier feu. Quand vient par Jà-dessus la maudite réflexion, tout s'envole. Grâce à Dieu! ce ne sera pas ma faute, si vous réfléchissez. Votre belle fortune ira donc à vos joyeux héritiers? Elle ne durera pas longtemps, entre les mains de votre dissipateur de neveu. Il faut faire soi-même <:les enfants, pour savoir à qui on laisse ses écus. Votre mariage vous fait entrer dans une famille de la vieille noblesse, sans que vous vous en aperceviez. Et voulez- vous donc dégringoler dans la tombe, sans avoir goûté les divines joies du mariage?
ohldinn. Eh bien, ce sera aussi ma consolation de n'avoir pas eu à en supporter les fatigues.
eemme oeonte. Oh! le plaisir qu'on y trouve nous les fait supporter. Et quand on forme un couple, comme mon cher mari et moi, on a peu à en parler. N'est-ce pas vrai, mon très cher enfant? Nous...
oeonte. Oui. C'est vrai, mon petit trésor, nous avons ensemble passé la vie si doucement, si agréablement... Aussi sommes-nous dans notre voisinage un exemple de mariage heureux.
femme oeonte. Nous n'avons jamais formé qu'un corps et qu'une âme .
oeonte. Nous ne savons pas ce que c'est que de nous disputer ou de nous quereller. La volonté de l'un a toujours été la volonté de l'autre. Oui, nia petite femme angélique.
femme oeonte. C'est vrai, mon petit mari d'or.
ohldixx. Vraiment, un tel couple fait venir l'eau à la bouche.
oeoxte. Et cela déjà depuis vingt-six ans.
femme oeoxte. Nous sommes unis et intimes, comme des tourtereaux...
oeoxte. Depuis vingt-six ans.
femme oeoxte. Tu te trompes, mon enfant : depuis vingt-quatre ans seulement.
oeoxte. Eh! Comment? Recompte donc.
femme oeoxte. Certes, oui : vingt-quatre ans et pas davantage.
oeoxte. Comment, pas davantage? Depuis l'an du Christ 1724. Je le sais d'une manière précise, je l'ai écrit sur la porte de mon cabinet.
femme oeoxte. De ton cabinet... de ton cabinet?... Fameuse plaisanterie de cabinet! Je vois bien que c'est ton unique plaisir de me contredire.
oeoxte. Doucement! Tu jettes ton sot caractère au travers de mon compte. La contradiction vient de toi précisément, et, pour mon malheur, ce. n'est pas la première fois.
femme oeoxte. De moi? Oh! l'homme sans cervelle !
oeoxte. Sans cervelle? Sans cervelle, moi? Qu'est-ce qui me retient ?
femme oeoxte. Ne vous mariez certes pas, chère mademoiselle. C'est ainsi que sont tous les hommes, et le meilleur ne vaut pas le diable.
oeoxte. Quoi? ne vaut pas le diable? Femme, je te vais... Ne vaut pas le diable?
femme oeoxte. Si, si ; il vaut le diable.
oeoxte. Tu as de la chance de t'être reprise. De 1724 à 1748, il n'y aurait pas plus de vingt-quatre ans, es-tu folle ?
femme oronte. Ou est-ce toi? Compte donc! De 24 à 34, il y a dix ans; de 34 à 44, il y a vingt ans, 45, 46, 47, 48 font quatre ans, en tout vingt-quatre ans.
oronte. Tu n'es qu'une femme sans oœur. Tu tiens à contredire. Laisse-moi compter : de 24 à 34, cela fait dix; de 34 à 44, cela fait vingt, 45, 46, 47, 48 cela fait, cela fait... Attends, je me suis trompé. De 24 à 34, ce sont dix années; de 34 à 44, ce sont encore dix années, cela fait vingt années, 45, 46, 47, 48... Au diable !... Eh bien, mademoiselle Ohldinn, vite une résolution. Que voulez-vous faire? De cette façon, j'en serai quitte avec cette maudite ergoteuse.
femme okonte. Ce sera pour votre malheur, si vous l'écoutez. Par le Ciel, dites non.
ohldinn. Ah! ma chère madame Oronte, on sent trop clairement votre mauvais vouloir contre votre mari.
oronte. Méchante femme, tu veux donc aussi faire aller à vau-l'eau ma récompense. — Mademoiselle Ohldinn, déclarez-vous, déclarez-vous!
ohldinn. Eh bien... oui... si...
oronte. Ah! pourquoi : si? Vous pouvez accepter toutes les conditions avec joie. J'ai donc votre parole et j'ai atteint mon but. — Bon!... c'est encore cinquante rixdalers de gagnés !