‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 100 sur 114 · SCÈNE II STRATON, PHILOTAS · texte numérisé non relu

SCÈNE II STRATON, PHILOTAS

steaton. Prince...

philotas. Encore une nouvelle visite! Vieillard, j'aimerais rester seul.

steaton. Prince, je viens sur l'ordre du roi...

philotas. Je te comprends. Je suis, il est vrai, le prisonnier de ton roi, et il est le maître de me traiter, comme il l'entend... Mais écoute, si tu es, comme tu en as l'air, un vieil et honorable homme de guerre, écoute ma requête et prie le roi de me traiter en soldat et non en femmelette.

steaton. Il se rend à l'instant près de toi : je venais t'annoncer sa venue.

philotas. Le roi près de moi, et tu viens m'annoncer sa venue?... Je ne veux pas qu'il m'épargne une des humiliations qui incombent à un captif. Viens, conduismoi vers lui. Après l'affront d'être désarmé, rien n'est plus outrageant pour moi.

steaton. Prince, ta physionomie, empreinte d'ardeur juvénile, annonce une âme plus douce.

philotas. Ne te raille pas de ma physionomie. Ta figure toute balafrée est certes plus belle.

steaton. Par les dieux ! voilà une digne réponse. Je t'admire et je t'aime.

philotas. Tu le pourrais, quand même tu aurais commencé par m'inspirer de la terreur.

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steaton. Toujours pi us héroïque ! Nous avons devant nous l'ennemi le plus redoutable, si, parmi les plus jeunes, il y â beaucoup de Philotas.

philotas. Ne me flatte pas... Pour vous devenir redoutables, il leur faudrait accomplir de plus grandes actions, je pense... Oserai-je te demander ton nom?

steaton. Straton.

philotas. Straton? Le vaillant Straton qui battit mon père au Lycus?. . .

steaton. Ne parlons pas de cette victoire douteuse. Et que de sang nous coûta la vengeance de ton père dans les plaines de Méthymne! A tel père, tel fils !

philotas. Oh ! à toi, le plus digne ennemi de mon père, c'est à toi que je veux raconter mon malheur... Toi seul pourras me comprendre : car en toi aussi, chacun a honoré dans ta jeunesse, le feu sacré de l'honneur, de l'honneur de verser son sang pour sa patrie. Autrement serais-tu ce que tu es!... Combien de fois depuis sept jours, depuis les sept jours que mon père m'a revêtu de la robe virile, combien de fois l'ai-je prié, supplié, conjuré, sept fois le jour conjuré à genoux, de permettre que ce ne fût pas en vain que j'eusse dépouillé les vêtements de l'enfance, et que je pusse prendre part à ses exploits qui m'avaient déjà coûté tant de larmes d'émulation ! Hier, j'arrivai à l'attendrir, ce meilleur des pères : car Aristodème se joignit à moi pour le prier... Tu le connais, Aristodème ; c'est le Straton de mon père... " Sire, donne-moi demain le jeune homme, disait Aristodème, je vais franchir les montagnes et ouvrir le passage jusqu'à Céséna. » — » Encore si je pouvais vous accompagner! soupirait mon père. — Il est encore alité par ses blessures. — « Eh bien, soit! » et, là-dessus, mon père m'embrassa. Oh ! quelle joie me donna cet embrassement ! — La nuit qui suivit, je ne fermai pas les yeux : rêves d'honneur et de victoire me tinrent éveillé, jusqu'à ce qu'on relevât pour la deuxième fois les postes du camp... Alors, je me levai, je revêtis ma cuirasse neuve, j'enveloppai du casque mes longs cheveux, je choisis parmi les

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glaives de mon père, un glaive à ma taille, je sautai en selle, et j'avais déjà rendu un cheval, que les trompettes d'argent n'avaient pas encore réveillé là troupe désignée. On vint enfin; je parlai à chacun de mes compagnons, et plus d'un vaillant guerrier me serra sur sa poitrine couverte de cicatrices. Il n'y eut qu'à mon père que je ne parlai pas, car je tremblais qu'en me voyant encore une fois, il ne me retirât sa parole.— Nous partîmes. Aux côtés des dieux immortels, on ne se sentirait pas plus heureux que je ne me sentais aux côtés d'Aristodème. A chaque regard de ses yeux enflammés, je me sentais prêt à attaquer seul une armée; je me sentais prêt à aller chercher la mort la plus imminente au milieu des glaives ennemis, je me réjouissais en silence d'arriver au haut de chaque colline, d'où j'espérais découvrir l'ennemi dans la plaine, et de descendre dans chaque vallée, aux plis de laquelle je me flattais de le rencontrer. Et lorsque enfin je le vis se précipiter sur nous des bois qui couvrent la colline, je le montrai de la pointe de mon glaive à mes compagnons : je m'élançai sur la colline, à sa rencontre, et je te défiai, glorieux vétéran, avec ton enthousiasme juvénile d'autrefois — et jamais tu n'as pu avoir un plus brûlant enthousiasme ! . . . Mais maintenant , regarde - moi , Straton , regarde-moi ; me voilà misérablement précipité à terre du haut de mes présomptueux desseins. Oh! combien je frémis encore une fois, à la pensée de cette chute!... Je m'étais engagé trop avant... je fus blessé et... fait prisonnier ! Malheureux jeune homme, tu t'attendais aux blessures, tu étais préparé à la mort... et te voilà prisonnier ! Ainsi les dieux cruels, pour déjouer nos desseins, nous envoient toujours des maux imprévus... Je pleure; que je pleure plutôt de la crainte que tu ne me méprises, à cause de ces larmes! Mais ne me méprise pas!... Tu te détournes de moi?

steatox. C'est malgré moi ; ■ tu n'aurais pas dû. m'émouvoir ainsi... Tu me prendras pour un enfant...

philotas. Non, écoute pourquoi je pleure! Ce ne sont pas des larmes d'enfant qui méritent d'être accom-

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pagnées de tes pleurs d'homme... Ce que je considérais comme mon plus grand bonheur, le tendre amour dont mon père m'aime, devient mon plus grand malheur. Je crains, je crains qu'il ne m'aime plus que son royaume. Qu'est-ce qu'il ne se laisserait pas alors arracher par ton roi, pour ma rançon? Et par mon infortune, il perdrait plus en un jour qu'il n'a gagné en trois années de labeur, au prix du sang de sa noblesse, au prix de son propre sang. De quel air reparaîtrais-je devant lui, moi, son pire ennemi? Et les sujets de mon père — les miens plus tard, si je m'étais rendu digne de les gouverner — comment pourraient-ils endurer parmi eux, sans les railleries les plus méprisantes, le prince fait prisonnier? Si j'en mourais de honte, et que je descendisse sans être regretté, parmi les ombres ; avec quelle tristesse et quelle hauteur serais-je reçu par les âmes des héros, qui auraient acheté au roi, au prix de leur propre vie, les avantages que le fils indigne aurait fait perdre au père !... Oh ! c'en est plus qu'une âme sensible n'en peut supporter.

steaton. Calme-toi, cher prince. C'est le défaut de la jeunesse de se croire toujours plus heureuse ou plus malheureuse qu'elle n'est. Ton sort n'est pas si cruel : le roi s'approche, et tu recevras de sa bouche plus de consolations.

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