‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 102 sur 114 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

PHILOTAS

philotas. Dieux! La foudre ne pouvait tomber plus près de moi, sans m'anéantir tout à fait. Dieux puissants ! L'éclair se retire , la vapeur se dissipe et je ne suis qu'ébloui... Qu'est-ce que c'est que tout mon malheur auprès de ce qu'il aurait pu être ? Malheureux père ! Je dois encore, il est vrai, baisser les yeux, mais les baisser de honte seulement, et non plus du remords brûlant de t'avoir entraîné dans ma ruine. Maintenant je n'ai plus à craindre de toi qu'une réprimande souriante ; je n'ai plus à redouter, ni muette douleur, ni malédictions contenues par la puissance de l'amour paternel. Mais... oui, par le Ciel! je suis trop indulgent pour moi. Dois-je me pardonner toutes mes fautes que le Destin semble me pardonner? Ne dois-je pas méjuger

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plus sévèrement que le Destin et mon père ne me jugent? Ils sont trop indulgents... Le Destin d'ailleurs ne pouvait pas anéantir toutes les tristes conséquences de ma capture : il ne pouvait en anéantir une, le déshonneur! Non pas le déshonneur facile à dissiper qui découle de la langue du peuple, mais le déshonneur vraiment digne de tristesse, que moi-même, mon juge impartial, je prononce sur moi... Et combien je me laisse éblouir ! Est-ce que je ne fais rien perdre à mon père? L'avantage que mettrait de son côté la prise de Polytimète , si je n'étais pas captif moi-même , est anéanti... Et, par moi seul anéanti... La chance se serait déclarée pour qui elle devait, les droits de mon père auraient triomphé, si Polytimète seul, et non Philotas et Polytimète étaient prisonniers!... Eh bien, quelle pensée me vient à l'esprit? Ce sont les Dieux qui me l'envoient... Il faut m'y livrer! Affermis-toi, pensée fugitive... La voici de nouveau! Comme elle s'ancre toujours davantage en moi ; voilà maintenant qu'elle éclaire toute mon âme... Que disait le roi? Pourquoi voulait-il que j'envoyasse, en même temps que lui, à mon père, un messager qui ne pût être suspecté, afin que mon père ne pût pas soupçonner, — voici ses propres paroles , — que je fusse déjà mort de ma blessure? — Or, c'est qu'il pense que si j'étais mort de ma blessure, la chose prendrait une tout autre face. Oh ! Merci, mille fois, pour cette nouvelle ! Merci, mille fois !... Oui, sans doute, si mon père avait ainsi entre les mains un prince prisonnier, pour lequel il pourrait tout stipuler, et que le roi, son ennemi , n'eût que le cadavre d'un prince prisonnier, pour lequel il ne pût rien exiger... qu'il ne lui restât qu'à ensevelir et qu'à porter au bûcher, s'il ne voulait pas devenir lui-même un objet d'exécration... Bon! J'ai compris. De là suit que si , moi, pauvre captif, je veux replacer la victoire aux mains de mon père, il n'y a qu'un moyen : c'est de mourir, voilà tout... Oh ! l'homme a plus de pouvoir qu'il ne croit , l'homme qui sait mourir. Mais, moi? Moi, germe, bourgeon d'homme, sais-je mourir? Ce n'est pas l'homme , l'homme adulte

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seul qui le doit savoir; l'adolescent, l'enfant même le doit aussi. Ou c'est qu'il ne sait rien. Qui a vécu dix ana pu durant dix années apprendre à mourir ; et ce qu'on n'apprend pas en dix ans , on ne l'apprend pas non plus en vingt ans, en trente ans, ou en plus grand nombre d'années. Montrons par ce que je suis, tout ce que je pouvais devenir. Et que pouvais-je, que voulaisje devenir? Un héros!... Or, qu'est-ce qu'un héros?... 0 mon vaillant père : quoique absent, assiste mon courage!... Ne m'as-tu pas appris qu'un héros est l'homme qui connaît de plus hauts biens que la vie V Que c'est l'homme qui se sacrifie, lui seul, pour le bien du grand nombre? Qu'un héros est uu homme... un homme? Mais non pas un jeune homme, mon père? Bizarre demande! Il est heureux que mon père ne Fait pas entendue. Il aurait cru que je désirais l'entendre me répondre : non... Quel âge faut-il qu'ait le pin, pour servir au mât? Quel âge? Il suffit qu'il soit assez haut, qu'il soit assez fort. « Chaque chose, disait le philosophe qui m'a élevé, est parfaite, si elle peut remplir son but. » Je puis remplir mon but, je puis mourir pour le bien de l'État : je suis donc parfait, je suis un homme, un homme, quoique, il y a quelques jours à peine, je ne fusse encore qu'un enfant. Quel feu court dans mes artères ! Quel enthousiasme m'anime ! Ma poitrine ne peut contenir mon cœur... Patience, mon cœur! Tout à l'heure je te donnerai de l'air. Tout à l'heure je te délivrerai de ton service monotone et ennuyeux! Tout à l'heure je te donnerai le repos, le long repos... Qui vient? C'est Parménion... Il faut prendre une résolution... Que lui dire? Que le charger de dire à mon père?... Bien! C'est cela que je lui dirai, cela que je ferai dire à mon père.

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